LIBRES PAROLES : LE F.N. AU BOUT DU CRAYON DU CARICATURISTE PLACIDE

Publié par Alexandre FAURE

Lundi 04 septembre 2017 | Libres Paroles

© Placide © Placide

Quand on lui demande pourquoi ses dessins dédiés au F.N. mettent d’avantage en scène ses chefs de file plutôt que les militants ou sympathisants du parti, il répond : « Le poisson pourrit d’abord par la tête, alors je m’occupe des gros poissons.
Nous profitons de l’accueil de l’exposition « Le F.N. au bout du crayon » sur la commune de Puget sur Argens, pour publier cet entretien réalisé pour le Crayon au moment des dernières élections présidentielles.

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Le Crayon - Tes dessins consacrés à l’extrême droite ou au Front National, comme celui présenté dans l'exposition "Le F.N. au bout du crayon",  mettent d’avantage en scène ses dirigeants, Jean-Marie, Marine ou encore Marion Maréchal Le Pen que les militants ou sympathisants du parti. Pourquoi ce choix ?

Placide - Je mets, quand même, en scène les militants historiques du Front National. Souvent je suis dans les stéréotypes et le folklore habituel de l’extrême droite. Je dessine des skinhead, des pétainistes, des vieux paras nostalgiques de l’Algérie, des cathos intégristes, bref toutes ces vieilles ganaches qui forment traditionnellement  la garde rapprochée du vieux menhir. J’utilise ces clichés parce que, ils constituent l’A.D.N ? du Front National. Le fascisme, la xénophobie, le racisme et  l’antisémitisme, c’est leur fond de commerce. 

 

 

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Le F.N. de Marine Le Pen a beau vouloir muter en parti responsable, les métastases originelles sont toujours présentes et continuent à diffuser leur poison dans la société. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, il y a dans les rangs de ce parti des jeunes gens séduisants et assez intelligents. Ils sont bien propres sur eux, ils inspirent confiance. Ils donnent de ce parti une idée de pureté, d’ordre et de renouveau. Ils sont très efficaces pour dénoncer la corruption de la classe politique et la trahison des élites. 

 

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Cette jeunesse donne un nouvel élan au F.N. où déjà se sont ralliés des idéologues nostalgiques et aigris des anciens partis traditionnels. Et puis il y a toute la cohorte des laissés pour compte de la société. Les cassés et les déclassés que la désignation de bouc-émissaires suffit à fédérer. C’est plus l’idée de renverser la table qui les motive qu’une adhésion aux idées d’une extrême droite devenue illusoirement sociale. Alors comment représenter tout ce bric à brac de personnages hétéroclites qui représente au minimum 30% de la population française. Je crois que le plus efficace quand on veut combattre ce péril, c’est encore de caricaturer  principalement cette famille de Thénardier ainsi que toutes les têtes de gondoles qui l’entoure. Les autres sont en fond, en décors. Le poisson pourrit d’abord par la tête, alors je m’occupe des gros poissons.

Le Crayon - Dans l’histoire de l’extrême droite ou du F.N. quel fait ou quelle phrase t’a le plus scandalisé ?

Placide - « Le détail de l’histoire », c’était quand même énorme. C’était, il y a 20 ans.  Que Le Pen puisse se permettre ce degré de cynisme en insultant la mémoire des millions de victimes des camps d’extermination, c’était pour moi le signal manifeste et prémédité du début de la banalisation de l’antisémitisme.

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Ce jour là, La brèche était ouverte aux négationnistes de tous poils.

 

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 Maintenant que les victimes survivantes de la shoah  disparaissent peu à peu, des pseudos historiens sont à l’œuvre pour déverser leur propagande antisémite et bâtir méthodiquement la théorie complot juif. Les esprits les plus faibles ou ceux qui jouent avec eux adhèrent à l’idée du détail. Un détail bientôt voué à l’oubli si on n’y prend pas garde. C’est un devoir de démonter ce mécanisme tordu par l’humour et la dérision. Mais ils sont très forts. Qui aurait pu imaginer qu’un jour des humoristes et des artistes se mettraient à leur service.

Le Crayon -  Le F.N. a créé un nouveau logo à la veille des prochaines élections du printemps dernier : Une rose bleue, dont la tige sépare le slogan "Marine / présidente". Si tu avais à imaginer un logo pour le parti du Front National, quelle forme prendrait-il?

Placide - Le logo de Marine Le Pen, une rose bleue sans feuilles, m’a fait beaucoup marrer quand je l’ai vu pour la première fois. J’ai tout de suite pensé à une grosse ventouse qu’on utiliserait pour déboucher des toilettes dégueulasses obstruées par tout un tas d’immondices.

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 Je crois n’avoir pas été le seul à penser à ça. Cette métaphore scatologique me convient bien. Je crois que je ne pourrais pas faire mieux dans le symbole. Comme quoi, même avec d’excellents communicants, le F.N. s’est planté magistralement en voulant incarner dans son logo une idée de fraicheur et de pureté.

Le Crayon - Les références du Front National à un passé mythique sont nombreuses. Ses dirigeants et militants égrènent régulièrement leurs discours de mots ou de références telles que les « Traditions », les « Racines ».  Je pense aussi à cet interview où, en septembre 1982, Jean-Marie Le Pen, alors président et fondateur du Front National, au « Tribunal des Flagrants Délires » répond à la question : quel est votre personnage préféré ? : « Jeanne D’Arc ».  Quelle serait selon vous la figure du passé, homme ou femme célèbre qui collerait le mieux au F.N. ?

Placide - En  jouant  la facilité, je dirais Pétain, Laval, Mussolini, Hitler, mais c’est un peu paresseux. Comme Jean-Marie Le Pen a choisi Jeanne d’Arc, je vois bien un frère d’armes de la pucelle.  Je pense à Gilles de Rais.

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Il a aidé Jeanne d’Arc à bouter les anglais hors du royaume, et une fois  devenu Maréchal de France (encore un Maréchal !), fort de sa puissance, il a donné libre cours à sa perversion abominable, au point de devenir le serial Killer le plus célèbre du Moyen-âge. Il a très mal fini. C’est le personnage qui a servi de modèle à Charles Perrault pour Barbe Bleue et l’Ogre dans ses contes.

Le Crayon - D’aucuns s’étonnent au nom de la liberté d’expression de la différence de traitement entre l’humoriste Dieudonné  qui affirmait se sentir « Charlie Coulibaly » et l’hebdomadaire satirique. Marine Le Pen lui a sans ambiguïté apporté son soutien. Qu’en penses-tu ?

Placide - Dieudonné est l’exemple d’un cheminement intellectuel assez cynique. Antiraciste et utopiste de gauche dans sa jeunesse, le voilà maintenant l’humoriste attitré de l’extrême droite. Il est adulé par les antisémites de tous bords. Principalement guidé par l’appât du gain, il a trouvé une clientèle pour ses spectacles assez perméables à la théorie du complot. Il est autrement plus redoutable que les Soral et consorts car, par sa gouaille, son humour sournois et sa bonhomie il attire les rieurs de son coté. Il est le seul dans sa catégorie, c’est un peu David contre Goliath et ça le rend sympathique à tous ceux qui se sentent opprimés ou se veulent persécutés. « Charlie Coulibaly », c’est de la provoc à la Charlie. Il détourne les codes de l’humour noir et les exploite efficacement. Il sait qu’il n’a trop rien à craindre de la justice.

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Derrière un humour qui se réclame du second degré il distille insidieusement sa petite musique antisémite. Paradoxalement, au nom de la liberté d’expression, il transforme le barbare en victime. Il inverse les rôles. Les dessinateurs et les journalistes de Charlie étaient devenus des traitres au service de la pensée unique. La liberté de penser, la provocation, l’outrance et l’irrévérence, c’est lui seul qui l’incarne d’après ses fans. Dieudonné est redoutablement malin, il fait le clown, mais en réalité, c’est de la propagande antisémite au premier degré. Quand il dit dans son spectacle à propos d’un journaliste de France : «  Quand j’entends parler, Patrick Cohen, je me dis, tu vois, les chambres à gaz… dommage. », à ton avis, c’est de l’humour ça !

Le Crayon - Le Front National a entrepris plusieurs procès à des humoristes, des journalistes ou encore à des dessinateurs de presse ou caricaturistes. Pensez-vous qu’une victoire de ce parti risquerait de remettre en cause la législation sur la liberté d’expression ?

Placide - Le F.N. fait des procès contre les humoristes mais il les perd presque toujours. L’important, pour lui, c’est d’accuser, de désigner un coupable, de faire du bruit et de se victimiser. Au final, le procès perdu,  cela ne fait qu’un entrefilet au bas du journal. Evidemment, si l’extrême  droite accédait au pouvoir, et que, par le renoncement et par la terreur, elle puisse faire basculer tout l’appareil d’état dans un régime d’oppression, je crains que tous ceux qui manieraient l’humour et l’impertinence à son encontre n’aient quelques problèmes avec la justice. Cependant, J’imagine mal, aujourd’hui, le pays du Canard Enchainé, de Charlie Hebdo et de Siné Mensuel se laisser étouffer par la censure sans résister. Le F.N. a été qualifié pour le deuxième tour aux présidentielles. Ce fut une honte mais j’ai confiance en la Gueuse. Elle aime à se faire peur mais elle a toujours su se ressaisir au bord du précipice.

Le Crayon - - Si vous aviez une phrase ou un mot à associer à l’extrême droite ou au F.N. qu’auriez nous à nous proposer ?

Placide - Une phrase ?  Plutôt la première mesure d’une chanson célèbre pendant l’occupation en France. « Maréchal, nous voilà !», ça résume bien selon moi le Front National. Un parti nostalgique d’un passé ou les valeurs de l’extrême droite ont pu s’épanouir sans complexe dans un contexte de défaite. Le concept de Maréchal a repris un coup de jeune dernièrement avec la petite Marion. Si on rajoute ce parfum actuel de décomposition politique propice au populisme et l’émergence de ses nouvelles jeunes têtes parfois très blondes à la tête du FN, ça donne un côté du néo-rétro qui fait froid dans le dos même à un grand amateur d’anachronismes comme moi.

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Entretien réalisé par Alexandre Faure

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