LIBRES PAROLES : BERNARD RODENSTEIN, LE CHEMIN DE LA FRATERNITÉ

Publié par Alexandre FAURE

Mercredi 10 mai 2017 | Actualité

Bernard Rodenstein Bernard Rodenstein

Président fondateur de l’association Espoir créé à Colmar en 1973, le pasteur Bernard Rodenstein, en digne héritier d’Albert Schweitzer et de Martin Luther King, fait la preuve tous les jours que la solidarité n’est pas une utopie. Il a choisi la voie de la fraternité, celle qui permet aux plus démunis de retrouver la grandeur de l’humain et de pouvoir relever la tête. Réfutant les qu’en-dira-t-on, il a accueilli au siège de son association l’exposition « Le FN au bout du crayon, caricatures, dessins de presse et liberté d’expression ». Une façon de dire haut et fort : « Votons fraternité ! »

Le Crayon - Comment est née l’idée de créer l’association Espoir ?

Bernard Rodenstein - L’idée de créer ESPOIR est née d’un constat affligeant que j’ai eu à faire au début de mon ministère pastoral à Colmar. Comme tout pasteur, curé, rabbin, en ville, j’ai vite été repéré par les êtres en galère, des hommes à la rue, qui venaient quémander leur pièce de monnaie, « pour acheter à manger » ! Je n’ai pas été dupe bien longtemps. L’argent donné était aussitôt converti en « litrons ». J’ai compris que je n’aidais personne de cette façon là. D’où la réflexion portant sur un abri, un hébergement, à créer. Avec quelques amis nous nous sommes attelés à cette tâche et le premier foyer d’accueil a ouvert ses portes, à Colmar, le 3 décembre 1973. Nos liens avec la communauté Emmaüs, à Cernay, puis avec l’abbé Pierre en voie directe, nous ont conduits à privilégier d’entrée de jeu deux axes de travail qui sont inséparables à nos yeux. L’accueil, l’hébergement, l’accompagnement et l’offre d’emplois solidaires sont les réponses immédiates et indispensables à apporter aux personnes. L’information et l’interpellation du grand public et des élus en sont d’autres, tout aussi cruciales et nécessaires. À quoi servirait-il d’être les brancardiers envoyés sur le front pour ramasser les blessés si nous ne tentions pas de mettre fin aux guerres sociales, culturelles, économiques qui laissent tant de femmes et d’hommes vulnérables sur le carreau ? Ce serait un contre témoignage absolu. Une trahison. Car nous encouragerions par nos élans caritatifs la bonne conscience de ceux qui ont intérêt à faire les guerres et à éliminer nombre de bouches considérées par eux comme inutiles.

 

© Phil

Le Crayon - Sur ta page facebook, on peut te voir au côté de l’abbé Pierre. Quelles étaient vos relations ?

Bernard Rodenstein - Avec l’abbé Pierre, j’ai entretenu des relations très cordiales. Cette personnalité m’a profondément impressionné et son énergie mise au service des autres m’a donné des « ailes ». Je n’ai plus jamais eu peur, après l’avoir rencontré, de défendre mes opinions et de prendre fait et cause, publiquement, contre les injustices et pour la solidarité. C’était un sacré bagarreur et il a réussi à faire bouger beaucoup de lignes. Le dernier combat que nous avons eu à mener ensemble, Emmaüs et ESPOIR, a concerné la création d’un statut légal pour les travailleurs au sein de nos lieux d’accueil. Avec la loi de rénovation sociale en 2002, toutes les mesures dérogatoires au droit du travail ont été supprimées. Les personnes accueillies dans nos structures devaient, toutes, bénéficier d’un contrat de travail de droit commun ! Il nous fallu des années pour que la loi sur le R.S.A., en 2008, confère un statut spécifique d’emploi « solidaire » à nos amis accueillis et très éloignés à tous égards, de la capacité de décrocher un emploi en milieu ordinaire.

© Phil , Sur la photo, de gauche à droite : Jacques Rodenstein, Myriam Ossola, Marie-Pierre Strack, Bernard Rodenstein, Lucas Alberti et Argine Jermann.

© Phil, "À mes "amis" LaPinistes..."

Le Crayon - « Porter le fer contre les idéologies qui déchirent le corps social » est une des missions que tu revendiques au sein de l’association Espoir. Ne crains tu pas que l’on puisse te reprocher d’accueillir l’exposition « Le FN au bout du crayon, caricatures, dessins de presse et liberté d’expression » à Colmar, parce que trop « politique » ?

Bernard Rodenstein - J’ai été très surpris par le peu de remous provoqués par l’accueil, dans nos locaux associatifs, de l’exposition « le FN au bout du crayon ». Deux élus départementaux, dont le président et député, sont venus au vernissage. Il y a eu des remarques désobligeantes de l’un ou l’autre client/visiteur, mais pas d’esclandre. Un monsieur s’est étonné que l’on puisse montrer de tels dessins dans un lieu public. Il n’avait pas compris que nous sommes un établissement privé pouvant accueillir du public.

ESPOIR a un long passé d’engagement public et politique. Son président a la réputation d’être un « sale gauchiste » après avoir été le pasteur « rouge » de la ville et qui a mené plusieurs campagnes électorales. Une fois que les gens ont été habitués à fréquenter des lieux et des personnes qui affichent clairement leurs positions, une forme de respect se met en place.

En haut de gauche à droite : Bernard Rodenstein et dessin de Phil, « Météo : alerte brune », En bas de gauche à droite : Bernard Rodenstein avec Pierre Ballouhey, président de l’association France cartoons et Phil Umbdenstock lors du vernissage de l’exposition à Colmar.

Le Crayon - Le fait que l’association Espoir  soit en grande partie (40% de son budget de fonctionnement) autonome grâce à ses recettes propres, vous donne-t-il plus de liberté de parole et d’action dans les choix et décisions prises par l’association ?

Bernard Rodenstein - Oui, nous avons toute légitimité de parler haut et fort quand il le faut, car nous ne sommes pas dépendants de façon exclusive de financements publics. Beaucoup d’associations, à partir de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, ont pris la fâcheuse habitude de renoncer à susciter des adhésions, des cotisations et des dons et d’aller frapper à la porte des collectivités au sein desquelles elles avaient souvent beaucoup d’amis. Ce copinage a eu un revers. La militance s’est affadie et lorsque les élus de tous bords ont du serrer les cordons de la bourse, beaucoup d’associations se sont trouvées en très grande difficulté. Nous n’avons jamais joué cette carte et bien nous en a pris. La vitalité associative est une richesse à nulle autre pareille !

© Nardi, Espoir, n°159, septembre 2015 et © Jak, Espoir, n°163, septembre 2016

Le Crayon - La revue de l’association Espoir illustre largement ses colonnes  par des dessins commandés à des caricaturistes. Le rire et la satire peuvent-ils contribuer à lutter contre la détresse et les drames humains ?

Bernard Rodenstein - Nous sommes fiers d’avoir rencontré Phil qui depuis de très nombreuses années dessine pour notre revue ESPOIR. Fiers aussi du réseau qu’il a su créer avec les dessinateurs réunis dans des fédérations comme la vôtre. Un bon dessin est compris d’un coup d’œil et son impact peut être plus grand que celui d’un long article que personne ne lira. Cela ne me fait pas plaisir à titre personnel car j’aime bien lire et écrire, mais je sais que ce goût littéraire n’est pas universel et qu’il faut communiquer par tous les canaux disponibles. Le dessin de presse et la caricature ont leurs lettres de noblesse de longue date et il faudrait être fou pour s’en priver. 

© Pierre Ballouhey, revue Espoir, n°165, avril 2017 et © Nadia Khiari, alias Willis from Tunis, revue Espoir, N° 157, mars 2015

Le rire et la satire, de surcroît, apporte de la relativité aux propos qui peuvent parfois être lourds. L’humour ne fait de mal à personne. Sauf aux dictateurs qui craignent de perdre la maitrise de quelqu’un ou de quelque chose. Les fous furieux ! Raison supplémentaire de ne pas les ménager. Mais sans l’illusion de les faire changer. Notre revue s’honore de compter des « grands » parmi ses dessinateurs. Et des modestes qui se font connaître. De vrais amis d’ESPOIR dans un cas comme dans l’autre.

© Phil

Le Crayon - D’une façon plus générale, quelle place donnes-tu à la création artistique au sein des activités de l’association ?

Bernard Rodenstein - L’art, la culture ont une place de choix dans toutes nos activités. Le beau est ce qui tire tout être vers le haut. Les détresses et la misère ne sont pas des fatalités invincibles. Tout être garde au fond de son âme une petite fenêtre qui laisse passer les trais de lumière de la fraternité et de la beauté. Tous demeurent sensibles à un sourire vrai mais aussi à l’harmonie des couleurs et aux sons enchanteurs. Cette nourriture manque souvent. Trop souvent. Les associations qui aident les personnes défavorisées considèrent parfois elles mêmes comme du luxe ce qui dépasse le cadre de « l’utilitaire » ! Elles ont grandement tort. Le ciel ne serait le ciel pour personne si le chant des oiseaux n’y résonnait pas. La terre sans ses fleurs, ses arbres et ses plantes serait d’une infinie tristesse. La vie se nourrit de pain, certes, mais pas que de pain. Les liens d’amitiés et les expressions de la folle créativité humaine sont tout aussi indispensables pour se sentir bien aves soi-même et avec les autres. ESPOIR offre une très grande palette de possibilités de faire de la création artistique, notamment au magasin du P’tit Baz’art et au sein du groupe « Respire » mais aussi dans son lieu de vie en montagne, « La Clausmatt », dans ses foyers d’accueil et depuis peu dans ses ateliers sur le site Edmond Gerrer.

© Phil

Le Crayon - La solidarité est au cœur des actions menées par L’association Espoir. Ces actions te conduisent-elles à prendre des libertés, quitte à être montré comme un fauteur de trouble à l’ordre public, voir « hors la loi » face à l’État et ses représentants ?

Bernard Rodenstein - Oui, nous avons pour principe de faire passer le respect du à tout être avant les réglementations lorsque celles-ci sont trop restrictives. C’est le cas pour la durée de certains séjours, pour l’accueil de personnes déboutées du droit d’asile, Ce fut le cas, pendant 8 ans, aux Ateliers, durant le temps où nous n’avions plus de statut légal pour les « coopérateurs » qui y travaillaient. Se mettre hors la loi ne nous amuse pas. Nous en connaissons les risques. Mais lorsqu’une situation l’exige, nous prenons nos responsabilités et nous assumons. Comment sinon se regarder dans la glace, le matin, en se rasant ?

Entretien réalisé par Alexandre FAURE

Pour en savoir plus sur l’association Espoir

Espoir, à Colmar, compte 1700 membres adhérents, sympathisants et/ou donateurs. Quelques 300 membres s’impliquent bénévolement dans les différentes activités et structures de l’association.

Plusieurs centre d’hébergement sont gérés par elle. Deux à Colmar, un à Volgelsheim. Un hôtel social et un lieu de vie, ainsi qu’un service de logements pris en baux glissants, complètent l’offre d’hébergement. Un service d’accueil et d’orientation répond aux situations d’urgence.

Les ateliers de l’Association bénéficient d’un régime dérogatoire au droit du travail, comme les communautés Emmaüs, et permettent à quelques 110 coopérateurs et coopératrices d’y exercer un « emploi solidaire ».

Outre les activités liées à la récupération et au retraitement d’objets encombrants qui constituent le socle de l’entreprise, se sont développés des ateliers de fabrication et de restauration dans le domaine de la menuiserie, de l’entretien et de la réparation des deux roues et de la petite mécanique, de l’électronique et de l’électroménager.

Un restaurant associatif permet au public extérieur de se retrouver avec les personnes accueillies dans les différents lieux d’Espoir.

Le groupe « Respire » se préoccupe de la vie culturelle, sportive et des loisirs dont un grand nombre se sent privé.

Un groupe de bénévoles va régulièrement à la rencontre des personnes prostituées et se propose d’aider efficacement à la sortie de la prostitution pour celles et ceux qui le désirent.

Un atelier d’écriture, en prison, donne l’occasion à une quinzaine de détenus de maintenir un lien fort avec l’extérieur et un lieu de libre expression hautement utile.

Au lieu de vie de La Clausmatt, touristes, promeneurs et vacanciers découvrent le travail d’une communauté « thérapeutique » d’une douzaine de personnes investies dans l’accueil en gîte et à la table d’hôte, dans l’élevage et dans la permaculture, au cœur des Vosges.

L’atelier et le magasin de vente « le p’tit baz’art » , en centre- ville touristique à Colmar, est à la fois un lieu de grande convivialité avec salon de thé et de création artistique totalement originale, sur la base d’objets retirés des bennes destinées à l’élimination.

L’association qui compte 90 personnes salariées, est à la recherche permanente de rencontres avec le grand public pour lui faire toucher du doigt les réalités tragiques de l’exclusion sociale et professionnelle, pour lui permettre de changer le regard qu’elle porte trop facilement sur des êtres en souffrance et pour réinventer sans cesse les mécanismes de la solidarité et de la fraternité.

78a Av. de la République

CS 50 002

68025 Colmar Cedex

contact@association-espoir.org

www.association-espoir.org

Reconnue de mission d’utilité publique

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