L’œil & le mot / Ces drôles d'oiseaux II : les oies

Publié par Alexandre FAURE

Lundi 26 octobre 2015 | L’œil & le mot

© Riss, Hommage à Jossot, 2011 © Riss, Hommage à Jossot, 2011

Et si une mise en perspective des irrévérences des caricaturistes avec des saillies de poètes permettait une plus grande liberté du regard ?

Pas de l’oie ou gavage de cerveau.

© Gustave Jossot «  A bas les calottes » 1903

© Gustave Jossot dans cette affiche «  A bas les calottes » de 1903 où le curé s’y retrouve en compagnie du bourgeois, du juge et du militaire, célèbre alliance (élargie) du sabre et du goupillon, modifie le célèbre slogan anticlérical pour le passer au pluriel.

« Mais, su'l'chemin du ciel, je n'ferai plus un pas »  chantait Brassens dans « Le Mécréant » comme en écho au pas de l’oie des jeunes séminaristes de Jossot.

    Gustave Jossot (1866-1951), artiste à la marge, hors norme, pourfendeur de l’aliénation des femmes, des esclaves, des écrasés de toutes sortes fut l’un des plus célèbres caricaturistes de la Belle Époque. Anarchiste pacifiste, son trait uniformément noir,  rehaussé de couleurs vives en aplats, et ses légendes lapidaires, étaient les armes dont il se servait pour défendre les temps nouveaux auxquels il aspirait.
    En ce début de XXeme siècle, l’anticléricalisme est à son apogée. La Calotte, Les Corbeaux, Le Pèlerin…, les journaux satiriques spécialisés dans l’anticléricalisme font florès. « Rabin, pasteur, frocard : Croassez mais ne multipliez pas ! » légende Jossot. Il écrit à son ami Clément Janin : « Nous ne cognerons jamais assez sur les deux grandes ennemies de l’intelligence : la force et la religion. » Ses caricatures dénoncent violemment l’Église et son clergé qui exercent un redoutable pouvoir sur les consciences et qui sont par ailleurs particulièrement compromis avec les antisémites.
    Le 17 mai 1902, il publie « Les oies », dans le journal satirique L’Assiette au beurre. Les oies en file indienne ne sont pas sauvages, mais une métaphore du troupeau et de l’esprit grégaire. Ce dessin qui associe les dévotes à des oies restera emblématique de l’engagement anticlérical contre le pouvoir temporel de l’Église qui aboutira en 1905 à la loi de séparation de l’Église et de l’État. Dans les colonnes du journal, Jossot cotoit Juan Gris, Kupka ou Valloton.

© Gustave Jossot, Un défilé de paroissiens

© Gustave Jossot, Un défilé de paroissiens, dans le journal satirique L’Assiette au beurre, Le 17 mai 1902

En 1913, Jossot quitte la France pour se convertir brièvement au soufisme dans le sud de l’Algérie où il prend le nom d’Abdul Karim. Dans ses mémoires, « Goutte à goutte », qu’il achève à l’âge vénérable de 81 ans, il envisage toutefois « le trou terminus » (c’est ainsi qu’il qualifiait la mort) en athée définitif ! Jossot sera enterré dans la partie réservée aux non confessionnels, le « cimetière des oubliés », de Dermech, en Tunisie le 7 avril 1951.
    Quand l’actualité rattrape l’histoire
    En 1989, Jacques-Armand Cardon  rendra hommage à Jossot dans Le Canard enchainé, quand le débat sur le port du voile dans les collèges apparait pour la première fois. Riss et Honoré feront de même en 2011 quand sera mise en œuvre la loi interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public.
    Les intégristes sont là ! Jossot, Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, revenez ! Ils sont devenus fous !

 

© Honoré, Hommage à Jossot, 2011.

© Honoré, Hommage à Jossot, 2011.

© Jacques-Armand Cardon, Hommage à Jossot, Le Canard enchainé, 1989

© Jacques-Armand Cardon, Hommage à Jossot, Le Canard enchainé, 1989

© Riss, Hommage à Jossot, 2011

© Riss, Hommage à Jossot, 2011

 

 

Petites phrases enchanteresses :

    « Les bêtes ont-elles une âme ? Pourquoi n’en auraient-ils pas ? J’ai rencontré, dans la vie, une quantité considérable d’hommes, dont quelques femmes, bêtes comme des oies, et plusieurs animaux pas beaucoup plus idiots que bien des électeurs. »

Alphonse Allais (À se tordre, 1891).

« Donne-moi, Seigneur, le sens de l’humour.
Accorde-moi la grâce d’aimer la plaisanterie
Afin que je tire quelque bonheur de cette vie
Et que j’en fasse profiter les autres. »

Thomas More (1478-1535), Culte des saints et des images.

« On prétend que Dieu a fait l’homme à son image. L’homme le lui a bien rendu. »

François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778)

« Je veux vivre inhumain, puissant et orgueilleux
Puisque je fus créé à l’image de Dieu. »

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

La parole est au poète :

Notre paire quiète, ô yeux !
que votre "non" soit sang (t’y fier ?)
que votre araignée rie,
que votre vol honteux soit fête (au fait)
sur la terre (commotion).
Donnez-nous, aux joues réduites,
notre pain quotidien.
Part, donnez-nous, de nos œufs foncés
comme nous part donnons
à ceux qui nous ont offensés.
Nounou laissez-nous succomber à la tentation
et d’aile ivrez-nous du mal.
Robert Desnos, Corps et biens, 1930

©  Robert Desnos, Autoportrait.

© Robert Desnos, Autoportrait.

Robert Desnos (1900-1945), homme divers, multiple, aux multiples talents, éveilleur d’imagination, aimait par ses inventions verbales secouer nos méninges. Burlesque, libre et engagé, il avait le génie des jeux de mots, de leurs sons et de leurs sens qui font images et calembours. Sa liberté était sans bornes. Engagé dans la poésie comme dans la vie, en 1942, dans la France occupée, Desnos, le pacifiste de cœur, partit en guerre contre le nazisme dans le réseau « Agir ». Dénoncé  par l’extrême droite collaborationniste comme « antifasciste enjuivé » Desnos est arrêté et déporté le 22 février 1944. Il meurt le 8 juin à Terezin en Tchécoslovaquie.
Le malicieux Prévert lui rendra hommage en ouvrant son « Pater Noster » par ces vers : « Notre Père qui êtes aux cieux. Restez-y. Et nous nous resterons sur la terre. Qui est quelquefois si jolie. »

 

 

Alexandre FAURE

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