L’ŒIL ET LE MOT / Darwin - Évolution, révolution, réactions… Episode 1 : Retour aux sources

Publié par Alexandre FAURE

Lundi 22 février 2016 | L’œil & le mot

Dessin de Herrmann paru dans la Tribune de Genève le 12 février 2009. © Hermann Dessin de Herrmann paru dans la Tribune de Genève le 12 février 2009. © Hermann

Et si une mise en perspective des irrévérences des caricaturistes avec des saillies de poètes permettait une plus grande liberté du regard ?

Avec véhémence, les fondamentalistes religieux de tous poils, caricatures à l’appui, repartent à l’assaut de la science et se font les chantres d’une pensée obscurantiste que l’on estimait obsolète depuis les découvertes de Darwin. Connus sous le nom de créationnistes, ils revendiquent leur légitimité dans les textes sacrés. Galilée, Copernic, Darwin… réveillez vous. Ils sont devenus fous!

Épisode 1 Darwin : Retour aux sources

Jusqu’à Darwin, tout le monde ou presque était d’accord. Les choses étaient simples. Il y a 6 000 ans, Dieu avait créé la terre, le ciel, les végétaux, les étoiles et les saisons, les animaux, l’homme et enfin la femme, en six jours. Le septième, il s’était reposé, donnant naissance ainsi au rythme de la semaine hebdomadaire, repos dominical obligé. La pensée dominante était religieuse. L’Église veillait au grain (1).

Michel Ange, La création d’Adam, fresque,1508-1512, chapelle Sixtine au Vatican, 280 x 570 cm.

Michel Ange, La création d’Adam, fresque,1508-1512, chapelle Sixtine au Vatican, 280 x 570 cm.

Controversé, le naturaliste Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829), avait jeté les bases d’une science nouvelle, la biologie, et d’une théorie de l’évolution. L’année même de la naissance de Darwin, en 1809, il avait suggéré dans sa « Philosophie zoologique », l’hypothèse d’une évolution biologique du singe vers l’homme. Il  laissa cependant à son décès une œuvre méconnue, mal comprise par ses contemporains et combattue par ses adversaires.

« La lumière sera jetée sur l’origine de l’Homme et sur son histoire. » Darwin

Le 27 décembre 1831, le britannique Charles Robert Darwin (1809-1882) s’engage sur un navire de la Royale Navy, chargé de faire pendant 2 ou 3 ans la cartographie des côtes sud-américaines. Son périple s’acheva en fait, 5 ans plus tard, le 2 octobre 1836. Ses découvertes sur les îles Galapagos, confrontées à celles d’animaux fossiles, faites en Argentine, le conduisent assez vite  à émettre des hypothèses scientifiques nouvelles sur l’évolution des espèces. En 1837, le naturaliste dessine la première esquisse d’un arbre « phylogénétique » montrant les relations de parentés existant entre les groupes d’êtres vivants (2).

1847 : Bien que depuis longtemps les chimpanzés soient connus des naturalistes,  un missionnaire américain, le révérend J. Leigton Wilson découvre au Gabon le crâne d’un singe d’une espèce nouvelle et extraordinaire. Un savant naturaliste américain, le professeur Jeffries Wyman lui donne le nom de « Gorille » et en fait pour la première fois une description scientifique dans le Journal d’Histoire naturelle de Boston. Des carcasses du grand primate sont exhibées en Europe et aux Etats-Unis devant un public toujours plus impressionné.

1855, l’explorateur Paul Belloni du Chaillu s’embarque pour la côte occidentale d’Afrique. Son but : atteindre le gorille dans ses repères, le tuer, en enrichir la science. Là, il rencontre en 1856 son premier gorille. Un an plus tard, le révérend Charles Lutwidge Dodgson, plus connu sous son pseudonyme Lewis Carroll, passionné de photographie, réunit à Oxford sur un même cliché, un squelette d’homme et celui d’un grand primate.

1859 : Darwin révolutionne la biologie en publiant le fruit de ses recherches dans un ouvrage intitulé : « De l’origine des espèces ». Le livre paraît en librairie le 24 novembre. Le soir même, les 1250 exemplaires du premier tirage sont vendus. Dès janvier de l’année suivante une seconde édition est mise en vente, tirée cette fois à 3 000 exemplaires. Six éditions se succéderont jusqu’en 1872, précisant et parachevant à chaque fois la thèse de l’auteur. Outre ces nombreuses réimpressions, l’ouvrage fut rapidement traduit dans un grand nombre de langues.

Avec Darwin, la notion d’évolution s’impose. Toutes les espèces évoluent. Sa théorie repose sur trois principes : Le principe de variation selon lequel les individus sont différents les uns des autres, le principe d’adaptation montrant que les individus s’adaptent à leur milieu de vie afin d’y survivre et le principe d’hérédité selon lequel les individus transmettent leurs caractéristiques à leurs descendants.
Bien que n’abordant pas les origines de l’homme, le livre « De l’origine des espèces » et sa théorie dite de l’évolution font scandale. Dès sa sortie, il provoque une controverse qui déborde très vite du cadre de la science. L’homme et le singe partageraient un ancêtre commun. C’est du moins ce qu’une phrase du livre laisserait entendre : « La lumière sera jetée sur l’origine de l’Homme et sur son histoire. »

Charlie Poppins, L'arrivée de Darwin au Paradis, 15 10 2011 © Charlie Poppins

Charlie Poppins, L'arrivée de Darwin au Paradis, 15 10 2011 © Charlie Poppins

L’homme est reconnu comme un être naturel qu’il est possible de connaître et d’étudier. En leur temps Galilée et Copernic avaient montré que l'homme n'était pas au centre du cosmos. Avec Darwin, il ne ferait plus l'objet d'une création particulière.
Les autorités religieuses entrent dans la polémique. Darwin fait figure d’hérétique. Le 30 juin 1860, à Oxford, lors d’une réunion de l’Association britannique pour l’Avancement des Sciences, qui se tient dans la grande bibliothèque du Museum, Darwin et ses proches sont la cible des attaques de l’évêque Samuel Wilberforce.

- «Est-ce par votre grand-père ou par votre grand-mère que vous descendez d'un singe, monsieur Huxley? »

La question de l’ecclésiastique s’adresse à un proche de l’orateur  le scientifique Thomas Huxley, surnommé le Bouledogue de Darwin (3). Ce dernier aurait répliqué  du tac au tac :

- « Je préfère descendre d’un singe plutôt que d’un homme instruit qui utilise sa culture et son éloquence au service du préjugé et du mensonge.»

On raconte aussi que l’épouse de l’évêque aurait ajouté :

- « Descendre du singe ! Espérons que ce n’est pas vrai. Mais si ça l’est, prions pour que la chose ne s’ébruite pas ! »

Darwin entrait dans la légende.

Les caricaturistes s’en mêlent

in le journal satirique Punch du 18 mai 1861

in le journal satirique Punch du 18 mai 1861

Les caricaturistes s’emparent de l’image du gorille mais cette fois pour mieux singer les hommes. Une caricature parue dans le journal satirique Punch, le 18 mai 1861, présente un gorille affublé d’une pancarte où est écrit :

- Suis-je un homme et un frère ? »

L’image accompagne un poème titré « Monkeyana » dont l’auteur a préféré gardé l’anonymat et signé « Le Gorille ». Le slogan affiché sur la poitrine du grand primate reprend, en le parodiant, le texte d’un médaillon abolitionniste représentant à genoux un esclave noir enchainé, interpellant le lecteur par la question :

- « Am i not a man and a brother ? » (Ne suis-je pas un homme et un frère ?) (4).  

Pour la petite histoire, l’auteur du célèbre médaillon arboré par les militants anti-esclavagistes n’était pas moins que le grand père de Darwin,  l’industriel Josiah Wedgwood.
Une semaine plus tard, le même journal publie un second dessin humanisant un peu plus l’animal. Il est revêtu cette fois d’un habit de soirée et annoncé avec effroi par un majordome.

John Leech, « The lion of the season.

John Leech, « The lion of the season. Alarmed Flunkley. Mr. G-g-g-o-o-o-rilla ! », in Punch, vol. LXXX, 25 mai 1861, p. 231. John Leech (1817-1864) était dessinateur, caricaturiste et illustrateur d’origine irlandaise. Il a travaillé pour la revue Punch de 1841 à 1864 et élabora plus de 3 000 illustrations.

1871 Darwin publie « La Descendance de l’homme et la sélection sexuelle » également traduit sous le titre, « La Filiation de l’homme », où il aborde enfin, ouvertement, l’évolution humaine qui contredit clairement la lecture littérale de la Genèse. Ses conclusions sont sans ambiguïté : « L'homme porte toujours dans sa constitution physique le sceau ineffaçable de son humble origine ».

La photographie est en plein essor et le portrait du scientifique se répand dans toute l’Angleterre Victorienne. Plus encore, les railleries, les parodies, les caricatures se multiplient dans les magazines satiriques.
Dans The Harper’s Weekly du 19 août 1871 l’une d’entre elles, le met en scène avec un singe et le fondateur de la société de prévention de la cruauté contre les animaux avec en légende le dialogue suivant :

- Le singe : « cet homme revendique mon pedigree. Il dit qu’il est l’un de mes descendants. »

- M. Bergh (le fondateur de la Société de prévention de la cruauté contre les animaux) : « Monsieur Darwin, comment pouvez-vous l’insulter de la sorte ? »

Mais le « cliché », qui restera à jamais collé à l’image du naturaliste sera celui publié dans The Hornet, du 22 mars 1871 où le corps du chercheur se transforme en singe. Le naturaliste devenu célèbre est immédiatement identifiable par sa calvitie et sa longue barbe blanche. Doté d’un corps d’orang-outan, son aspect simiesque est accentué par son geste du pied agrippant un bout de bois.

Caricature de Darwin « Un vénérable orang-outang » paru dans The Hornet, le 22 mars 1871.

Caricature de Darwin « Un vénérable orang-outang » paru dans The Hornet, le 22 mars 1871.

André Gill*, Caricature de Darwin et de Littré, paru dans le journal L’Éclipse, en 1874.

André Gill (5), Caricature de Darwin et de Littré, paru dans le journal L’Éclipse, en 1874.

Les découvertes de Darwin font écho à la philosophie positiviste du moment. Darwin avait lu Auguste Comte (qu’il appelait Le Comte). Parmi les adeptes du positivisme, Émile Littré devient un fervent admirateur  des découvertes de Darwin. Celui qui fit scandale en donnant à lire dans son dictionnaire la célèbre définition de l'humain : « Animal mammifère de l'ordre des primates, famille des bimanes. » est alors tout naturellement associé à la figure du naturaliste.

Les deux hommes se trouvent ainsi caricaturés par André Gill, dans le journal satirique La Lune rousse, en 1878. Darwin transformé en singe savant avec l’aide d’Émile Littré, transperce le cerceau de la crédulité  avant de transpercer celui de la superstition, des erreurs et de l’ignorance. Sous l’image on peut y lire en légende :

- «  Où s'arrêteront les magnificences de l'hippodrome ? On y parle de l'engagement du célèbre Darwin qui viendrait fournir la preuve de sa généalogie en exhibant l'agilité prestigieuse qu'il tient de ses aïeux (les singes). – M. Littré, qui partage la foi et les ancêtres du savant anglais, le seconderait dans ses exercices. »

1881, Darwin publie « La Formation de la terre végétale par l’action des vers », qui relance de nouvelles caricatures mettant en scène cette fois non plus un gorille, mais un lombric. Dans un dessin paru dans Punch en 1882, le caricaturiste Edward Linley Sambourne ajoute ainsi le ver de terre aux ancêtres
 de l’homme. On peut y voir dans le bas de l’image l’animal se faufiler du mot « Chaos » et, en un mouvement de spirale, devenir singe, puis dandy (tirant son chapeau), avant de prendre les traits de Darwin, trônant tel un dieu.
Darwin meurt le 19 avril 1882. Il est enterré en grande pompe à l’abbaye de Westminster. La théorie évolutionniste malgré les débats qu’elle a suscité, s’impose. Pour le milieu scientifique, elle est devenue un fait incontesté. L’Église s’en accommode. Le Darwinisme, conforté par les recherches de la génétique et de la paléontologie gagne toute l’Europe puis les États-Unis d’Amérique. La tradition dit qu’au courant de toutes ces caricatures, Darwin en riait de bon cœur.

Alexandre FAURE

(À suivre)

Edward L. Sambourne, Man is but a worm « L’homme n’est qu’un ver. » Caricature parue dans Punch, vol. LXXXII, 22 octobre 1882.

Edward L. Sambourne, Man is but a worm « L’homme n’est qu’un ver. » Caricature parue dans Punch, vol. LXXXII, 22 octobre 1882.

 

(1) : En 1751, en pleine époque des Lumières, les écrits du naturaliste Buffon sont censurés.

(2) : Voir plus bas dans le défilé d’images la première esquisse de Darwin d’un arbre phylogénétique, tirée de son First Notebook on Transmutation of species, 1837.

(3) : En 1863 Thomas henry Huxley (1825 -1895) démontra dans une publication notre filiation avec les grands primates tels les gorilles, les chimpanzés et les orangs-outans.

(4) : Voir plus bas dans le défilé d’images.

(5) : Caricaturiste et chansonnier, André Gill (1840-1885) fréquentait un cabaret situé sur la butte Montmartre devenu célèbre sous le nom de Lapin Agile, du fait de son enseigne peinte par lui montrant un lapin bondissant d’une casserole en cuivre. Par jeu de mots, le lapin à Gill devint ainsi le Lapin Agile.

À découvrir : L’exposition Darwin, l’original : Exposition temporaire jusqu’au 31 juillet 2016 à la  Cité des Sciences et de l’Industrie, Paris. 30 avenue Corentin Cariou, 
75 019 Paris France. Une exposition conçue en partenariat avec le Muséum National d'Histoire Naturelle.

PETITES PHRASES ENCHANTERESSES :

« Les bêtes ont-elles une âme ? Pourquoi n’en auraient-elles pas ? J’ai rencontré, dans la vie, une quantité considérable d’hommes, dont quelques femmes, bêtes comme des oies, et plusieurs animaux pas beaucoup plus idiots que bien des électeurs. »
Alphonse Allais (À se tordre, 1891).

 

LA PAROLE EST AU POÈTE :

« Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers


Laissent parfois sortir de confuses paroles;


L'homme y passe à travers des forêts de symboles


Qui l'observent avec des regards familiers.



Comme de longs échos qui de loin se confondent


Dans une ténébreuse et profonde unité,


Vaste comme la nuit et comme la clarté,


Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.



II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,


Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,


—Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,



Ayant l'expansion des choses infinies,


Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,


Qui chantent les transports de l'esprit et des sens. »


Charles Baudelaire

Quand Baudelaire (1821-1867) nous parle de la « ténébreuse et profonde unité, vaste comme la nuit et comme la clarté » ces deux vers entrent en résonnance avec ce que nous dit Darwin. Avec eux, nous comprenons que nous sommes non seulement « en correspondance » avec cette splendeur de la nature, mais que nous en sommes aussi et surtout très proches. Nous comprenons que nous ne sommes pas simplement entourés de celle ci, mais que nous faisons partie d’elle. Nous comprenons que nous sommes liés à tous ces êtres, même à ceux qui nous semblent les plus distants comme par exemple les arbres, et que tout cela, n’est que degré de parentés.

A. F.

À ÉCOUTER :

Féloche, Darwin avait raison

 

 

Merci à Hermann, Kathleen Krull et à Charlie Poppins

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