Les Mots : quelle histoire ! Drapeau

Publié par Heliane BERNARD

Jeudi 10 mars 2016 | Histoire

© Antonio (Antonio Antunes Moreira), janvier 2015 © Antonio (Antonio Antunes Moreira), janvier 2015

Les mots ont une histoire. Ils naissent, se transforment, évoluent, retournent leur veste, changent de sens, opèrent des glissements et surgissent là où on ne les attendait pas. Aujourd’hui, Heliane Bernard se risque à conter le Drapeau.

Aventures et mésaventures du Drapeau tricolore

« Ainsi est-il aisé de se souvenir  que le drapeau aux trois couleurs fut, à sa naissance, l’emblème de la révolte contre l’oppression et l’inégalité, la bannière de l’espoir d’une société meilleure, l’étendard des valeurs éternelles qu’il faut chaque jour reconquérir : fraternité, égalité, liberté. » 
 
(Christiane Taubira, Murmures à la jeunesse, Philippe Rey édit., p. 80)

Caricature de Louis XVI

Caricature de Louis XVI, Ah, le maudit animal… Retour de Louis XVI à Paris, Tuileries, 25 juin 1791

 

Au commencement, il y a le mot  drapeau : Il fut d’abord un diminutif, nom masculin venant de drapel (1119). Au XIIème siècle, on parlait de drap, pas de drapeau, auquel s’ajoutait le suffixe « el », pour désigner un chiffon, un morceau de tissu. Ce drapeau, au pluriel drapiaus, enveloppait les bébés. C’étaient  des langes, avant d’être des  couches jetables !
Selon les époques, le drapeau avait pour noms bannière, étendard, oriflamme. Doré, ce dernier est celui de Charlemagne dans La Chanson de Roland. Les deux étendards de Jeanne d’Arc étaient blancs semés de fleurs de lis.    
    
Il drappello marche au pas : Dès le XIVème siècle, venant directement de l’italien drappello, il est martial. C’est une bannière de guerre courant en tête des combats. On saute quelques siècles : 1578 : avec les guerres navales commerciales, il s’impose comme signe distinctif. Il remplace « enseigne » et nous vient du même drappello en italien, dont nous avons parlé plus haut. On le hisse bien haut : il faut savoir de quelle nationalité est le navire qui vogue à portée de canons !
Puis le mot étend son sens. Il s’intériorise, se symbolise. Il rallie le peuple, il sert à distinguer la nation qui l’adopte.

Par association d’idées, et je ne sais pourquoi, j’ai toujours divisé le mot en deux syllabes. Commençons par peau. L’avoir dans la peau. La peau, c’est doux, c’est satiné, tendre et chaud, sauf si on parle couleur. Blanche, noire, jaune ou café au lait et même rouge. C’est rude parfois, peau, dans certaines bouches. Ca frissonne, ça peut se coller au os. La peau sur les os des affamés.
Et le drap ? Je le vois qui claque au vent. Je le sens frais sur un lit. Et le lit ? Vous pensez amour, non ? J’entends le mot qui se froisse, s’enroule autour des corps, se rejette sous le soleil du matin. Drap – Peau, je l’aime ainsi.

Le drapeau tricolore

Des histoires de feu et de sang : Symbole de la France, le drapeau tricolore a une histoire à rebondissements : accepté, rejeté, interdit, il a failli disparaître plusieurs fois depuis sa naissance en 1794. Avec ses trois couleurs verticales, il ne date, en fait, que de la Révolution. Il a été précédé par la cocarde tricolore que La Fayette  a remis à Louis XVI le 17 juillet 1789, à l’Hôtel de Ville de Paris et que le roi a été contraint d’accrocher à son chapeau, symbole d’une concorde éphémère entre la Monarchie et la Révolution. Il est ensuite défini et adopté par la Révolution.

« Vive la nation ! »

« Vive la nation ! », Nouveau pacte de Louis XVI avec son peuple le 20 juin 1792.

En effet, le 15 février 1794, la Convention nationale décrète que le « pavillon » national  sera formé des trois couleurs nationales, disposées en bandes verticalement, de manière que le bleu soit attaché à la gaule du pavillon, le blanc au milieu et le rouge flottant dans les airs.
Son grand ennemi est le drapeau noir des aristocrates proches de la reine Marie-Antoinette.

Couleurs en liberté : Le drapeau, symbole d’une nation, a d’abord été la carte d’identité des puissants. Là où les couleurs variaient. Le bleu, le blanc et le rouge étaient indépendants, autonomes, leur symbolique souvent contradictoire. Ils vivaient leur vie. Selon la légende, les rois mérovingiens combattaient sous la protection de la cape – bleue- et flottante, de Saint Martin. Le drapeau ondoyant sur les images du sacre de Charlemagne est bleu. A la bataille de Bouvines (1214) racontée dans Les Chroniques de Guillaume le Breton, le roi Philippe-Auguste rallie ses hommes avec un étendard rouge brodé d’or. Le drapeau rouge des rois de France, à la fin du 16° siècle, est la marque du commandement militaire. Mais depuis 1358, les communards parisiens, en révolte contre les abus des nobles, le prix du pain, les guerres incessantes, brandissent le bleu et le rouge.  
Les couleurs peuvent être interprétées de multiples façons et même de façon contraire.
Bleu, couleur de la ville de Paris, capitale de la France, mais aussi couleur des rois… mais encore, pendant la guerre civile de Vendée (1793) qui oppose les républicains aux royalistes, Les Bleus sont les républicains et Les Blancs, les royalistes !
Blanc, réservé au pouvoir royal est aussi la couleur de deuil à la cour. Il est la couleur de la paix, de la demande de paix et celle de la capitulation.  De façon naturelle, il devrait protéger…
Rouge, couleur de la Révolution, du sang versé et aussi de la ville de Paris.
Bleu et rouge, couleurs de la garde nationale entourant le blanc de la royauté.

Les rois ne l’aiment pas tricolore : Symbole de la Révolution, les rois, revenus au pouvoir ne l’aiment pas. La Restauration avec Louis XVIII, fait disparaître le drapeau tricolore de 1815 à 1830. Les républicains qui s’insurgent contre les lois instaurées par son successeur, Charles X, lors des Trois Glorieuses (27-28-29 juillet 1830), brandissent le drapeau aux trois couleurs. Ce dernier devient l’étendard des révolutionnaires sur les barricades. La lithographie de Léon Coignet salue ce retour :

« Aux ténèbres enfin succède la clarté
Et de pâles lambeaux du drapeau des esclaves
Et de l’azur du ciel, et du sang de nos braves
Naît l’étendard brillant de notre liberté »

Léon Coignet, Le drapeau français

Léon Coignet, Le drapeau français, lithographie, Juillet 1830

Le peuple le chante, et les chants populaires se multiplient :

« Liberté Sainte, après trente ans d’absence
Reviens, reviens, le trône est renversé
… Le drapeau blanc roule dans la poussière
Qui ternissait nos brillantes couleurs…
Oui désormais tous les  Français sont frères
Car la colonne a repris ses couleurs »

(Les Trois couleurs, chant patriotique de la révolution de 1830))

Le peintre Eugène Delacroix (1798-1863) immortalise ces Journées de Juillet avec  La Liberté guidant le peuple.

 

Eugène Delacroix (1798-1863), La Liberté guidant le peuple, 1830

Eugène Delacroix (1798-1863), La Liberté guidant le peuple, 1830, huile sur toile, 260 x 325 cm.

La Liberté, incarnée par Marianne, coiffée du bonnet phrygien, bondit en avant, tenant à bout de bras le drapeau tricolore retrouvé. À sa gauche, un garçon du peuple avance, arme au poing. À sa droite, en redingote et chapeau haut de forme, un jeune bourgeois : le peuple et la bourgeoisie marchent ensemble. 

Le Bleu, pas celui d’Auvergne : En 1959, André Malraux, ministre de la culture décide de faire étalonner le Bleu de notre drapeau tricolore sur celui de La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix. Le drapeau tricolore est aujourd’hui protégé par l’article 2 de la Constitution française de 1958 : L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge à trois bandes verticales d’égales dimensions.

Après les attentats de janvier 2015, le tableau de Delacroix revient dans de nombreuses caricatures qui rendent hommage aux victimes (voir ci dessous).

Plantu, d'après Delacroix, Le Monde, 8 Janvier 2015

Plantu, d'après Delacroix, Le Monde, 8 Janvier 2015

La prison pour une image : En 1832, Honoré Daumier est condamné à six mois de prison pour avoir caricaturé Louis Philippe en Gargantua dévorant les biens du petit peuple. Le jeune artiste (il n’a alors que 24 ans) échappe à la sanction mais n’arrête pas pour autant  ses caricatures charges contre le pouvoir. Peu après, sa lithographie « Les Blanchisseurs », avec pour légende « Le bleu s’en vat mais ce diable de rouge tient comme du sang. », dénonce les ennemis des mouvements républicains, le procureur public, Persil, le chef de la police Gisquet et le général Soult, qui tentent de faire disparaître du drapeau tricolore le bleu et le rouge, pour ne garder que le blanc de la monarchie. Cette fois, sa caricature le conduit à la prison de Sainte-Pélagie.

Honoré Daumier, Les Blanchisseurs

Honoré Daumier, Les Blanchisseurs (le bleu, Le Charivari, lithographie, 15 décembre 1832

Non au drapeau rouge : La Monarchie de Juillet avec Louis-Philippe dure jusqu’en février 1848, date à laquelle la République est proclamée. Les insurgés veulent un drapeau rouge mais le poète Lamartine intervient et sauve les trois couleurs :
« Le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie…La France et le drapeau tricolore, c’est une même pensée, un même prestige, une même terreur au besoin pour nos ennemis. »  Alphonse de Lamartine (1790-1869)

Fin XIX ème siècle, on le voit beaucoup. Il vibre, flottant aux fenêtres. Les artistes s’en emparent : Claude Monet  peint La rue Montorgueil, 30 Juin 1878, et Raoul Dufy, La rue pavoisée qui célèbre la fête de la Paix et du travail, instaurée pour renforcer le régime républicain en place, encore fragile, après les affrontements de 1876/1877. On l’oublie pendant quelques décennies, jusqu’à la guerre de 14-18. Là, il se répand, dans les rues, aux armées, dans la boue et le sang et la victoire finale.  

On peut le maudire : Il a fait tant de morts. Il signifie aussi batailles sanglantes, barbarie, conquêtes, soumission, colonisation.
Tous les drapeaux ont été tellement souillés de sang et de merde qu’il est temps de n’en plus avoir du tout, crie Gustave Flaubert dans une lettre à Georges Sand, le 5 juillet 1869.

Siné, couverture de Siné Mensuel, n° 29, mars 2014

Siné, couverture de Siné Mensuel, n° 29, mars 2014

Rappel entêtant de la nation : Pendant la Seconde Guerre Mondiale, les Résistants à l’Occupation nazie le cachent pour mieux le ressortir à la Libération. On le pose sur les cercueils militaires. Il flotte sur tous les monuments publics. Il est déployé dans les cérémonies officielles, rappel entêtant de la nation. Récupéré par les nationalistes guerriers, il est dévoyé et perd son sens de symbole de la République.
Décrié par les uns, moqué, caché, piétiné, brûlé, il peut aussi être joyeusement fêté et réhabilité.
Dans les moments graves, il revient, timide petit format chez quelques particuliers ou largement affirmé. On se le réapproprie, en dépit de tout.
Quoiqu’il en soit, quoique l’on en fasse, il reste la peau de la France. Et ce que nous avons la volonté d’en faire, le signe du vivre ensemble, de la solidarité et de la liberté. 

Heliane Bernard

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Remerciements : Antonio Antunes Moreira, Plantu, Siné, Gary Baker, Pierre Ballouhey, Angel Boligan, John Taylor, Charlotte Kevin Siers, Peter Brookes, et Vidberg.

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