Le Crayon s'impose

Publié par Heliane BERNARD & Alexandre FAURE

Vendredi 02 octobre 2015 | Histoire

© Beatrice Alemagna, janvier 2015. © Beatrice Alemagna, janvier 2015.

La liberté d’expression voilà des mots immenses. Des grands mots. De très grands mots. Des géants à mille têtes.

Les philosophes, les artistes, les poètes selon les siècles ont raconté ses conquêtes et ses malheurs, l’ont symbolisé,  l’ont aussi chantée. Ils se sont interrogés sur sa nature. L’attentat terroriste contre Charlie a relancé le débat sur sa nécessité et ses limites.
Nous, Le Crayon, avons choisi la tête qui nous convenait le mieux, celle du dessin, et à l’intérieur de cette tête, un compartiment qui en resserre encore l’idée, le dessin de presse. Parce qu’il s’adresse à tous, perdu dans les feuilles de choux, ou triomphant dans les brûlots, tellement présent, insolent, provocateur. Il prend toute la place, parce qu’il dérange, qu’il dénonce, qu’il nettoie, qu’il s’insurge, qu’il est sain, qu’il fait rire ou réfléchir, qu’il fait tuer.

Cela ne date pas d’hier.

Caricature de la naissance d’Helene dans l’œuf, détail de céramique, IV eme siècle av. J.-C, Bari, Musée archéologique.

Caricature de la naissance d’Helene dans l’œuf, détail de céramique, IV eme siècle av. J.-C, Bari, Musée archéologique.

François Desprez, illustrations de l’édition des Songes drolatiques de Pantagruel de Rabelais, 1565.

François Desprez, illustrations de l’édition des Songes drolatiques de Pantagruel de Rabelais publiée après sa mort en 1565 chez le libraire parisien Richard Breton.

Dès l’Antiquité, il y a eu des graffiti et des comédies. Aristophane ne s’est jamais privé de rire des puissants et des dieux. Au Moyen-Age, le diable était partout : on brûlait le rire, on traquait les textes, on censurait les dessins.

La Renaissance a été plus souple, et des penseurs qui se laissèrent aller à aimer les Hommes, des humanistes, comme Erasme ou Montaigne, ont inscrit le rire dès lors dans la nature des choses. Le beau rire libérateur de Rabelais allait pouvoir éclater. Pantagruel et Gargantua invitent leurs contemporains à rire, à savourer la vie, à déguster les savoirs. Mais l’irrévérence était encore punie. Les écrits satiriques se passaient sous le manteau.

 

Tout a vraiment commencé avec les Lumières.

Priere de Voltaire en 1763

Voltaire en 1763 rédige dans son Traité sur la tolérance (chapitre 23) un texte présentant la forme d’une prière, mais qui n’est en fait qu’un appel détourné à la tolérance entre les hommes.

« L’homme est né libre » écrivit le philosophe Jean Jacques Rousseau. « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous ayez le droit de le dire. » La formule n’est pas de Voltaire mais de sa biographe. Peu importe il aurait pu en effet l’énoncer, car elle résume parfaitement la pensée d’un homme qui a fait de la lutte contre l’intolérance, le combat de sa vie.  En 1789 la liberté est figurée sous les traits d’une jeune femme. Elle exhibe triomphalement le bonnet phrygien, qui était la coiffure portée par les esclaves affranchis dans la République romaine.  Cette même année, le journaliste Antoine Joseph Gorsas fonde Le Courrier de Versailles suivi de près par Les Révolutions de France et de Brabant de Camille Desmoulins. Ces journaux, illustrés de portraits, de dessins humoristiques, de caricatures, de pamphlets, faisaient rire, penser. Ils alimentaient les débats. En 1792, avec la période de la Terreur, plus question de rire. C’était trop. Un républicain ne rit pas! Gorsas comme Desmoulins finiront sur l’échafaud.

 

Honoré Daumier, La liberté de la presse, lithographie, publiée dans La Caricature en mars 1834.

Honoré Daumier, La liberté de la presse, lithographie, publiée dans La Caricature en mars 1834, Le vigoureux ouvrier imprimeur attend de pied ferme Louis Philippe s’il veut s’en prendre à la liberté de la presse.

Hier, des artistes comme Charles Philipon, Jean-Jacques Granville, Honoré Daumier, Gustave Doré, André Gill, Gustave-Henri Gosso, Gus Bofa…, ont investi la presse  et se sont battus pour la liberté d’expression. Leur engagement, qui s’est traduit par la prison pour certains d’entre eux, fut récompensé par l’instauration de la loi du 29 juillet 1881 qui consacra le principe selon lequel : « La librairie et l’imprimerie sont libres. » Étaient–ils des artistes ou des journalistes ? On pourrait dire mi-figue mi-raisin. On pourrait dire, les deux, mon adjudant. Leurs caricatures publiées dans L’Assiette au beurre, La Calotte, Les Corbeaux, Le Canard sauvage…  sont indissociables aussi du mouvement qui a permis la loi sur la laïcité de 1905.

 

 

Mana Neyestani

Mana Neyestani

Aujourd’hui les dessinateurs de presse combattent encore, avec leurs plumes, leurs crayons, ici, en Europe, en Asie, en Afrique, aux Amériques, partout dans le monde. Ils sont sur tous les fronts. Ce sont des guetteurs, des gardiens, toujours aux avant-postes, toujours menacés. Mais ils veillent. Ils éveillent. Ils crayonnent large : racisme, inégalités sociales, violences policières, abus de pouvoir, fanatismes religieux, les plus pervers et destructeurs de tous.
Les dessinateurs de presse disent Non à l’ordre établi. Leur non, doit rester un coup de poing  dans le consensus mou et lâche, car il est la vocation profonde de l’art et de la liberté d’expression.
Le chemin de la liberté d’expression est un long chemin ; Ce chemin n’a pu se conquérir, se faire que par la loi qui en fixe les limites, l’éducation qui ouvre et éclaire les esprits et la liberté d’esprit qui nourrit le sens critique.

 

Heliane BERNARD & Alexandre FAURE

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