LES FIGURES DE LA LIBERTE D’EXPRESSION : VICTOR HUGO - EPISODE 2 LA LIBERTE DE LA PRESSE

Publié par Heliane BERNARD

Vendredi 16 octobre 2020 | Histoire

Victor Hugo, photo de Bertall, 1870 Victor Hugo, photo de Bertall, 1870

« Peuples ! écoutez le poète !
Ecoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé ! »

Victor HUGO

Enseignement, laïcité et liberté de la presse sont des combats qui ont mobilisé tout au long de sa vie ce défenseur acharné de la liberté de pensée et de l’esprit critique. Il a lui-même été l'un des personnages les plus caricaturés de son temps sans que jamais il ne proteste.

Victor Hugo et la liberté de la presse

Victor Hugo (1802-1885) : Abondance créatrice, puissance du génie, puissance du verbe, dynamisme extraordinaire, précoce, intarissable, romantique, épique, lyrique, satirique, libre… On pourrait aligner ainsi des lignes et des lignes d’expressions, qui au total font de Victor Hugo une figure de titan, une sorte de prophète, de missionnaire ou de voyant. Il y a chez Hugo, c’est sûr, de la démesure, de la grandiloquence. Toujours engagé, toujours d’actualité dans ses combats contre l’injustice, la misère, le travail des enfants, la peine de mort et bien sûr la liberté d’expression et celle de la presse.

De gauche à droite : Henri Daumier (1808-1879), caricature publiée dans Le Charivari, 1er avril 1840. Caricature relative à la loi sur la presse de 1850 par Cham (1819-1879), publiée par le journal satirique Le Charivari (1852).

Le Crayon a choisi deux extraits de textes de Victor Hugo qui défendent avec passion la liberté de la presse. Le premier a été présenté à l’Assemblée Nationale le 11 septembre 1848, la second, en 1862, à Bruxelles à la parution du premier volume des Misérables.

1848, la situation

Depuis deux ans la France comme l’Europe souffre. Le pouvoir d’achat est en baisse, le chômage augmente. La crise économique entraîne une crise sociale. Dans toute la France des réunions où l’on discute politique échauffent les esprits. L’interdiction de l’une d’entre elles à Paris provoque des manifestations, réprimées violemment le 23 février 1848 par la troupe qui tire sur la foule. Seize morts. Louis-Philippe abdique le 24 février.

De gauche à droite : Journée du 24 février. Prise des Tuileries. Le peuple fraternise avec la troupe, estampe, Provost, 1848. Henri Philippe Emmanuel Philippoteaux (1815-1884), Lamartine devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848, vers 1848, huile sur toile, 27,5 x 63 cm, Musée Carnavalet, Paris.

Un gouvernement provisoire proclame la République, rétablit le suffrage universel masculin, la liberté de réunion et de la presse en même temps que l’abolition de l’esclavage. Des ateliers nationaux sont créés pour employer les chômeurs. À Paris 150 000 ouvriers occupent ces ateliers. Les députés, de tendance libérale, craignent que ces ouvriers ne répandent des idées socialistes et décident leur fermeture le 22 juin. Paris se couvre de barricades. Les combats sont terribles. Un millier de soldats sont tués. Du côté des insurgés on estime entre cinq à quinze mille tués. L’insurrection est matée. La répression, d’une cruauté inouïe : 1500 fusillés, 15000 prisonniers jugés, dont 5000 déportés en Algérie.

À l’Assemblée, le projet de transmettre au pouvoir judiciaire le droit de suspendre les journaux qui était du ressort du pouvoir législatif est alors en discussion. 

Victor Hugo, élu député de Paris, prend la parole pour défendre un droit qui lui est cher :

DISCOURS DE VICTOR HUGO À  LA TRIBUNE DE L’ASSEMBLÉE LE 11 SEPTEMBRE 1848 (EXTRAITS) :

Eh bien, messieurs, permettez-moi de le dire, il est bon de poser les principes ; car les principes posés dessinent les situations. Les véritables amis de l'ordre ont toujours été les plus sérieux amis de la liberté. (Très bien !).Combattre l'anarchie sous toutes ses formes (Très bien !). Les bons citoyens résistent également à ceux qui voudraient imposer leur volonté par les coups de fusils, et à ceux qui voudraient imposer leur volonté par les coups d'État. (Mouvement). Eh bien, ce mot coups d'État, je les prononce à dessein, c'est le véritable mot de la situation.

Suspendre les journaux, les suspendre par l'autorité directe, arbitraire, violente, du pouvoir exécutif, cela s'appelait coups d'État sous la monarchie, cela ne peut pas avoir changé de nom sous la République. (Sensation).

(…)

Permettez-moi, messieurs, en terminant ce peu de paroles, de vous dire, de déposer dans vos consciences une pensée qui, je le déclare, devrait, selon moi, dominer cette discussion : c'est que le principe de la liberté de la presse n'est pas moins essentiel, n'est pas moins sacré que le principe du suffrage universel. Ce sont les deux côtés du même fait. (Oui ! Oui !).

Ces deux principes s'appellent et se complètent réciproquement. La liberté de la presse à côté du suffrage universel, c'est la pensée de tous éclairant le gouvernement de tous. Attenter à l'une, c'est attenter à l'autre. (Vive approbation à gauche).

Eh bien, toutes les fois que ce grand principe sera menacé, il ne manquera pas, sur tous ces bancs, d'orateurs de tous les partis pour se lever et pour protester comme je le fais aujourd'hui.

La liberté de la presse, c'est la raison de tous cherchant à guider le pouvoir dans les voies de la justice et de la vérité. (Sensations diverses). 

Favorisez, messieurs, favorisez cette grande liberté, ne lui faites pas obstacle ; songez que le jour où …on verrait ce principe sacré, ce principe lumineux, la liberté de la presse, s'amoindrir au milieu de nous, ce serait en France, ce serait en Europe, ce serait dans la civilisation tout entière l'effet d'un flambeau qui s'éteint ! (Sensation).

Messieurs, vous avez le plus beau de tous les titres pour être les amis de la liberté de la presse, c'est que vous êtes les élus du suffrage universel ! (Très bien ! très bien !).

Je voterai, tout en rendant justice aux excellentes intentions du comité de législation, je voterai pour tous les amendements, pour toutes les dispositions qui tendraient à modérer le décret.

Pour une lecture complète du discours

Bertall et Raimbaud, « Le Triomphe pour rire : L'un portant l'autre, l'un prônant l'autre, l'un traînant l'autre, l'un poussant l'autre. », Le Journal pour rire, 2 décembre 1848. Le soutien de Victor Hugo à Louis-Napoléon Bonaparte pour les élections du 10 décembre 1848, n’échappa pas aux caricaturistes. Bertall (1820-1882) et Rimbaud imaginent pour Le Journal pour rire , créé par Charles Philipon en février 1848, un grand char qui se dirige vers l’« Hôtel de la Présidence » et dans lequel on peut voir Louis-Napoléon Bonaparte, juché sur les épaules d’un géant, son oncle, et Hugo qui harangue la foule et qui brandit un placard : « LUI / LUIT / NIT / FUIT ». L’oriflamme située en avant du char rappelle les deux tentatives de coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte à Strasbourg (1836) et à Boulogne-sur-Mer (1840). À noter l’aigle impérial qui se dirige vers le coq républicain posé sur le drapeau tricolore, et le chapeau impérial que porte le futur président de la République qui cache un sceptre dans ses basques

Le 20 décembre 1848, le député Victor Hugo voit monter à la tribune de l'Assemblée le citoyen Louis Bonaparte. Ce dernier prête serment à la constitution puisqu'il vient d'être élu au suffrage universel à la Présidence de la République.

 

De gauche à droite : L'élection présidentielle de décembre 1848 (caricature). Louis Napoléon Bonaparte Élu Président de la République Française, prêtant serment à la Constitution, estampe, Raunheim-Cossmann, Paris, 1848.

Trois ans plus tard, le 2 décembre 1851 celui qu'on appelait alors le Prince-Président fait un coup d’État contre cette constitution qui allait mettre un terme à son mandat

Le 3 décembre 1851

L'appel à la résistance armée vient de la soixantaine de députés montagnards et républicains qui forment un Comité de résistance (comprenant Victor Hugo, Victor Schœlcher, ou encore Carnot,  lance un appel à la résistance armée du peuple contre Louis-Napoléon qui est désigné comme celui qui « a violé la Constitution »et « s'est mis lui-même hors la loi. »

 Le 4 décembre l’armée mitraille les Parisiens. Victor Hugo, qui faisait partie de l'Assemblée nationale élue en 1849 est désormais proscrit., dénonce dans un livre la conduite de celui qu'il appelle Napoléon le Petit.

 

De haut en bas et de gauche à droite : Victor Hugo lors de son exil sur l’île de Jersey, vers 1853-1855, portrait présumé de Charles Hugo. Couverture du livre de Victor Hugo, Napoléon le Petit, paru chez Hetzel et Quantin, Paris, 1877. Caricature de Charles Venier (1813-1892), 1850, « Mais je ne pourrai jamais avaler tout cela ! »Assis à table, le président Louis-Napoléon est interloqué par tous les plats servis par Montalembert, Véron, Berryer et Baroche : loi Falloux, loi électorale des « Burgraves », loi sur la presse. Au premier plan, Thiers débouche narquoisement une bouteille de vin blanc.

Le 17 février 1852 un décret revient sur la loi du 31 mars 1820 pour restreindre la liberté de la presse : « Aucuns dessins, aucunes gravures, lithographies, médailles, estampes ou emblèmes de quelque nature ou espèce qu’ils soient, ne pourront être publiés, exposés ou mis en vente sans l’autorisation préalable du ministère de la Police à Paris, ou des préfets dans les départements. Un second décret en date du 22 mars 1852 établit un contrôle étroit des fondeurs, clicheurs, éditeurs de presse et de matériels d’imprimerie visant lui aussi à « étouffer la liberté de la presse lithographique » pour reprendre les mots de Charles Philipon qui avait été victime de la censure pour avoir caricaturé en 1834 le roi Louis Philippe avec sa célèbre poire en forme de portrait.

L’exil de la Liberté

« Quand La Liberté rentrera, je rentrerai ». (Victor Hugo, le 18 août 1859)

Ayant vainement tenté de s'opposer au coup d’État en décembre 1851, et banni comme 65 autres députés, Victor Hugo s'exile à Bruxelles où il écrit en juin et juillet 1852 un pamphlet titré Napoléon le Petit qui est introduit clandestinement en France en août. Aussitôt expulsé par la Belgique, Hugo s'installera pour un nouvel exil, à Jersey puis Guernesey.

De gauche à droite : Georges Montbard (1841-1905), caricature de Victor Hugo, Le Masque, n°15, 20 juin 1867. Victor Hugo sur le rocher des Proscrits, 1853, Cliché photographique de Charles Hugo (1826-1871). Étienne Carjat (1828-1906), Victor Hugo sur le roc Jersey, 1867

De gauche à droite : G. Déloyoti, Victor Hugo ou « Zeus en exil à Guernesey», Le Hanneton, sixième année, n°17, 6 juin 1867 André Gill (1840-1885), « Victor Hugo », lithographie, in La Lune, troisième année, 19 mai 1867, n°63

 

Victor Hugo : DISCOURS DU 16 septembre 1862 (extraits)

Victor Hugo, proscrit, est à Bruxelles où Les Misérables, interdit en France, a été publié. Pour fêter la sortie du livre, ses éditeurs offrent à Hugo un banquet, l’occasion pour l’illustre exilé de rencontrer, venant de tous pays, des hommes de lettres et de la presse. Centre de l’attentions et de l’admiration, Victor Hugo répond à leurs éloges par un discours sur la liberté de la presse :

« Messieurs, la presse est la clarté du monde social… 

La pensée est plus qu’un droit, c’est le souffle même de l’homme. Qui entrave la pensée, attente à l’homme même. Parler, écrire, imprimer, publier, ce sont là, au point de vue du droit, des identités ; ce sont là les cercles, s’élargissant sans cesse, de l’intelligence en action ; ce sont là les ondes sonores de la pensée…

À toute diminution de la liberté de la presse correspond une diminution de civilisation ; là où la presse libre est interceptée, on peut dire que la nutrition du genre humain est interrompue…

Je le sais, la presse est haïe, c’est là une grande raison de l’aimer.

Toutes les iniquités, toutes les superstitions, tous les fanatismes la dénoncent, l’insultent et l’injurient comme ils peuvent.

Je bois à la presse ! à sa puissance, à sa gloire, à son efficacité ! à sa liberté en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Amérique ! à sa délivrance ailleurs ! »

LE RETOUR

Victor Hugo  ne reverra la France que 18 ans plus tard en 1877.

19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Le 15 août il quitte les îles anglo-normandes pour Bruxelles. Le 5 septembre apprenant la défaite de Sedan et la capitulation de Napoléon III Victor Hugo regagne la France après dix huit années d’exil.

Hugo avait entrepris dès les premiers jours de son exil de témoigner de la contre-insurrection par laquelle les républicains, et lui-même, s’étaient opposés au coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851. En 1877, Hugo reprend le livre, le corrige, le complète et publie L'Histoire d'un crime à la hâte. Il eut alors un immense succès.

De gauche à droite : André Gill, Louis-Alexandre Gosset de Guines, (dit ), « Le retour » , La Petite Lune, 1878. Victor Hugo, Histoire d’un crime, 1878. Caricature de Victor Hugo le justicier par Alfred Lepetit (1841-1909), in "Le Pétard", 24 mars 1878

La Lune rousse André Gill, Paris, 7 octobre 1877. Quand la censure s’exerce, le meilleur moyen de la dénoncer est parfois de la mettre en scène, en laissant vacant l’espace du dessin interdit. Dans ce numéro de La Lune rousse du 7 octobre 1877, le dessin d’André Gill a été interdit. Le journal y affiche en lieu et place quelques explications : « Notre dessin refusé avait trait au nouveau livre de Victor Hugo. Il représentait le Maître en robe de juge, écrivant son œuvre sur un bronze où se lisait : Le crime du deux décembre, et mesurant du regard l’aigle de l’Empire étendu à ses pieds. La censure n’a pas voulu tolérer ce croquis dépourvu d’enthousiasme pour l’oiseau bonapartiste. C’est pourquoi nos lecteurs devront se contenter, pour aujourd’hui, d’une réclame à l’Eau Bazana, où la République, d’ailleurs, montre de belles dents. Amen ! La Lune rousse. » Le dessin censuré (visible à droite) a finalement été publié dans un tiré à part.

L’engagement de Victor Hugo sera enfin récompensé le 29 juillet 1881 avec la loi sur la liberté de la presse.

Hugo, homme de conviction et de passions, poète, dramaturge, peintre, dessinateur, orateur, politique, reste toujours à découvrir. Grand républicain, gloire nationale, le peuple l’a aimé.

Aujourd’hui encore, pour nous tous, il dit les choses graves et sensibles.

Heliane BERNARD – illustrations choisies par Alexandre FAURE

Henri Demare, « Le carnaval des journaux », Le Carillon, deuxième année, n°14, 10 février 1877. Victor Hugo, tambour-major de la République française, est en tête d’un défilé de journalistes et d’écrivains. On reconnaît notamment Auguste Vacquerie, Gambetta, Francisque Sarcey, Émile Zola,Catulle Mendès.

 

De haut en bas : Portrait de Victor Hugo sur fond de Notre-Dame de Reims. Toile de Jean Alaux, Maison de Victor Hugo, 1822. Portrait de Victor Hugo par Léon Bonat, Château de Versailles, 1879.

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