LES FIGURES DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION : Simone Veil, Héroïne d’une loi qui a libéré les femmes : Hommage et admiration.

Publié par Heliane BERNARD

Vendredi 30 juin 2017 | Histoire

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Simone Veil, hommage et admiration. Que les plus jeunes apprennent et retiennent ce nom : Simone Veil. Elle est celle qui a contre vents et marées, malgré les menaces de mort et les insultes racistes, faut voter le droit à l'I.V.G. en 1974, qui a milité sans répit pour les droits des femmes et l'éducation, qui a, par sa puissance de conviction fait aimer l'Europe. La plus grande des européennes. Une femme toujours absolument engagée. Une humaniste. Une très grande Dame.

Simone veil : Une valeur-clé, le courage

Le 15 avril 1944, Simone Veil n’existe plus.

Simone Veil devient un numéro, le 78651 tatoué à jamais par les nazis dans la peau de son bras, dès son arrivée à Auschwitz. Pendant treize mois, dans les camps de la mort, elle va s’acharner à survivre et à aider sa mère et sa sœur Milou. Cette épreuve indicible va forger et durcir sa volonté et enraciner plus profondément encore les valeurs qui seront toujours les siennes.
    
1927 : Simone Jacob est née le 13 juillet, à Nice dans une famille aimante, sans histoire, française, républicaine, laïque et de confession juive :  « Très simplement, nous étions juifs et laïques, et n’en faisions pas mystère » ( Simone Veil, Une vie, Stock édit., 2007, p. 17). Elle est la dernière de quatre enfants, Denise, Jean et Milou. André, son père est architecte. Sa mère, Yvonne, dont elle est très proche a fait des études de chimie. La vie est confortable et douce.

1933 : Hitler a pris le pouvoir en Allemagne.

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1939 : L’Europe est en guerre. Le 22 juin 1940, dans la France vaincue, c’est la débâcle. L’armistice est signé. La loi sur le statut des juifs promulguée par le régime de Pétain en octobre 1940 menace les juifs, leur interdit certaines professions, puis les traque pour les envoyer dans les camps de concentration. Le père de Simone n’a plus de travail. La vie est très difficile. Nice, restée en zone dite «  libre » jusqu’au 11 novembre 1942, est le refuge de nombreux juifs jusqu’à l’arrivée le 9 septembre 1943 d’Aloïs Brunner, chef de la Gestapo locale, bien décidé à envoyer tous les juifs de la ville à la mort. La famille doit s’éparpiller, abritée chez des amis. Denise, l’ainée, s’est engagée dans la Résistance. Simone vit recluse dans la famille de madame Villeroy, son professeur de lettres classiques. C’est l’année du baccalauréat qu’elle prépare seule. Elle s’y présente sous son nom le 29 mars 1944.
Le lendemain, inconsciente du danger, elle se promène avec un ami, ses faux papiers en poche. Elle est arrêtée et conduite à l’hôtel Excelsior  où le soir même elle retrouve Jean, Milou et Yvonne leur mère. Le 7 avril 1944 ils sont envoyés à Drancy, camp de concentration français, au nord-est de Paris, ouvert depuis août 1941, et avant-poste des camps d’extermination nazie.

13 avril 1944, les trois femmes sont entassées dans les wagons à bestiaux qui les emmènent vers la Pologne. Mille quatre cent quatre vingt personnes, dont trois cents enfants sont dans ce même train.

15 avril 1944 : arrivée à Auschwitz. Des déportés déjà détenus, hâves, fantômes affamés, en guenilles, sont chargés de pousser les nouveaux venus sur les quais. Le tri se fait immédiatement. Quelqu’un, elle ne saura jamais qui, lui chuchote « dis bien que tu as dix-huit ans ». Dans les baraques, règnent les kapos, gardiennes, qui ont droit de vie et de mort. La terreur règne. L’humanité n’existe plus. Douches. Humiliation des nudités. Survie qui dépend d’une lutte féroce pour garder sa gamelle. Les trois femmes sont parquées à Birkenau, deuxième camp d’Auschwitz. La lutte commence pour éviter la chambre à gaz et le four crématoire à quelques mètres : travail forcené, épuisant dans l’atmosphère puante des fours qui ne s’éteignent jamais. Simone est affectée au terrassement d’une voie ferroviaire qui doit arriver le plus près possible de ces lieux d’extermination. Jamais elle ne se laissera abattre. Elle, la plus jeune de la famille, va montrer un courage et une détermination sans faille.

18 janvier 1945 : Les S.S., affolés par l’avancée des troupes russes, réunissent les déportés et les emmènent dans une effroyable marche à la mort, dans la neige et sur des routes jonchées de cadavres jusqu’à Bergen-Belsen, au nord de l’Allemagne. Simone et Milou portent leur mère. Yvonne meurt du typhus.

23 mai 1945 : Simone et sa sœur arrivent à l’hôtel Lutetia à Paris.
Dès l’automne 1945, Simone apprend qu’elle a été reçue au baccalauréat. Elle ne perdra pas de temps. Animée d’une furieuse envie de vivre, malgré la douleur de la mort de sa mère, l’incertitude du sort de son père et de son frère –qu’elle ne reverra jamais-, de l’impossibilité de raconter ce qu’elle a vécu et vu d’inhumanité, elle avance.

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Elle s’inscrit en droit et à l’Institut de Sciences politiques, rue Saint Guillaume : Michel de Boissieu, l’un de ses professeurs, frappé par le numéro tatoué sur son bras, s’étonne : « comment cette fille avait-elle pu traverser cette épreuve et conserver ce beau visage clair : d’Auschwitz, elle n’avait aucune trace extérieure que ces chiffres incrustés dans sa chair », (Le Monde, 30 mai 1974). À Sciences Po, elle rencontre Antoine Veil et l’épouse à l’automne 1946.  D’une famille décimée va renaître une autre famille qui sera son socle, sa force, son ancrage. Jean nait en 1947, Nicolas en1949.
Après la naissance de Pierre–François en1954, Simone jusqu’ici femme au foyer et épouse d’un haut fonctionnaire (son mari a été reçu à l’E.N.A.) décide de reprendre ses études. Elle veut devenir avocate. Son mari s’y oppose. Ils finissent par s’entendre. Simone s’orientera vers la magistrature. Inscrite, non sans avoir dû batailler, au Parquet de Paris comme stagiaire, elle écrira plus tard : « J’étais enfin entrée dans ma vie » (Simone Veil, Une vie, p. 132).

Les grandes étapes d’un destin :

1957 – 1974 Dans les coulisses du pouvoir

1957 : Elle a réussi le concours et intègre la Direction des Affaires Pénitentiaires. Elle travaille sur le terrain, parcourt la France, inspecte les prisons, horrifiée par les conditions de vie des détenus, les humiliations, le manque d’hygiène qu’elle rapporte à la direction du ministère.  Dans cette fonction elle prend des initiatives, celle par exemple de faire transférer en France des détenues algériennes du F.L.N., (nous sommes en pleine guerre d’Algérie), maltraitées, torturées et menacées de mort. Précise, autoritaire, elle entend faire respecter les droits. Elle vérifie par elle-même les cellules. Les directeurs d’établissements redoutent sa visite et ses rapports. Simone Veil travaillera sans relâche à faire ouvrir des bibliothèques, à obtenir que les prisonniers et plus encore les prisonnières aient accès à l’éducation, apprennent à lire, à écrire, à se former. Après sept années qui absorbent sa vie, elle demande à être affectée dans les bureaux du ministère où elle travaille au droit de la famille, de l’adoption, au droit des femmes. Sa réputation grandit dans les coulisses du pouvoir. Forte femme, intelligente et obstinée, elle connait ses dossiers. Autoritaire, elle ne se laisse pas influencer. Après le départ du Général de Gaulle, le nouveau président de la République Georges Pompidou la nomme d’abord conseiller technique au cabinet du garde des Sceaux puis en mars 1970, secrétaire générale du Conseil supérieur de la Magistrature et de l’ORTF.

Novembre 1974 : La guerre de l’IVG Simone Veil, une personnalité de la vie publique

1974 - 2 avril 1974 : mort de Georges Pompidou. Valéry Giscard d’Estaing (V.G.E.), ministre de l’Economie et des Finances, devient le plus jeune président de la V° République. Jacques Chirac, premier ministre, appelle Simone Veil au poste de ministre de la Santé. Devant elle, s’avancent des journées historiques qui vont changer la vie des femmes.
Revoyons un peu la situation : V.G.E., pendant sa campagne a promis des réformes, la plus attendue serait une loi sur l’interruption volontaire de grossesse (I.V.G.). La question de l’avortement est une vraie question de société qui divise l’opinion publique.

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Depuis la loi du 31 juillet 1920, avorter est un crime puni de mort ou de travaux forcés. Sous le régime de Vichy, Marie-Louise Giraud, convaincue d’avoir pratiqué des avortements, avait été guillotinée. Les femmes, dans des situations dramatiques, pour qui la venue d’un enfant ou d’un nouvel enfant est un cauchemar, se font avorter dans la clandestinité, dans des conditions épouvantables d’hygiène pour les plus pauvres et les moins informées, risquant à chaque fois leur vie. Les plus riches vont à l’étranger, en Suisse, en Angleterre ou au Pays-Bas. Une première loi, la loi Neuwirth du 28 décembre 1967, après de très violents débats, avait autorisé la contraception. C’était déjà un grand pas pour les femmes mais cette autorisation ne réglait pas tout, entre autre, il fallait une ordonnance du médecin qui acceptait ou non de prescrire la pilule.

1971 : On en est là lorsque le 5 avril 1971 le Nouvel Observateur lance une bombe. Il fait paraître le Manifeste des 343 femmes, titré, « je me suis fait avorter », manifeste rédigé par Simone de Beauvoir et signé par des personnalités connues de la presse, des arts, du cinéma et qui réclament pour toutes le libre accès aux moyens anticonceptionnels et à l’avortement.

1972 : L’affaire de Bobigny allait enflammer plus encore l’opinion.  Une jeune lycéenne violée, Marie-Claire, se fait avorter. Dénoncée par son violeur lui-même, elle doit subir un procès qui devient rapidement une tribune politique animée par l’avocate Gisèle Halimi, militante féministe, soutenue par le mouvement Choisir, et par des centaines de personnalités du monde des arts et de la médecine.  Le retentissement médiatique du procès est immense. La jeune fille est finalement relaxée. C’est un triomphe pour la cause des femmes. Mais à l’Assemblée Nationale, c’est une autre histoire. Le projet de loi portant sur l’autorisation d’avortement pour raisons médicales présenté par le ministre de la Justice Jean Taittinger en juin 1973 est repoussé.

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1974 - 26 novembre - 29 novembre, 3h40 : Simone Veil, ministre de la Santé défend la loi sur l’IVG.

Valery Giscard d’Estaing passe le dossier à Simone Veil. La ministre de la Santé ne s’appuiera pas sur la morale ou sur les revendications féministes pour défendre le projet mais sur ce qui est devenu un problème de santé publique. Elle travaille sans relâche avec ses collaborateurs. Femme d’autorité, exigeante avec ses collaborateurs, Simone Veil est une formidable lionne à la détermination sans faille, aux colères olympiennes. Elle consulte le Planning familial, Choisir, le corps médical, les Affaires sociales, la hiérarchie catholique... Elle n’affronte pas, elle réfléchit, explique. C’est une lutteuse. Ce sera son combat politique le plus dur. Contre vents et marées, elle portera le dossier jusqu’au bout.
Le président de la République est un soutien inconditionnel. Maurice Schumann, héraut du gaullisme tente, comme tant d’autres de l’intimider. Elle ne renonce pas même si le Conseil de l’Ordre des médecins se prononce contre. Dans sa présentation au Conseil des ministres, elle termine par « tels sont les motifs qui ont conduit le gouvernement à établir un projet mettant fin à une situation de désordre et d’injustice et apportant une solution mesurée et humaine à un des problèmes les plus difficiles de notre temps ».  Elle précise que ce projet ne crée pas le droit à l’avortement, qu’il ne doit être utilisé qu’exceptionnellement, que la femme doit être seule à prendre la décision d’avorter jusqu’à dix semaines et que cet acte ne sera pratiqué que par un médecin en milieu médical.

Le déchaînement. A l’Assemblée Nationale, le débat sur l’I.V.G. commence le 26 novembre 1974. Il est retransmis en direct sur les trois chaînes. Simone Veil monte à la tribune, impériale, calme « en pleine conscience de la gravité des responsabilités que nous allons assumer ensemble. »
Grand discours. La France découvre Simone Veil.

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Le combat est terrible, terrifiant de haine. Soixante-quatorze orateurs vont se succéder. Certains députés ne se privent pas d’insultes antisémites, sexistes, grossières, ignobles, comme l’intervention hurlante du député de la Manche, Jean-Marie Daillet : « Supposez que l’on retrouve l’un de ces médecins nazis … qui ont pratiqué la torture et la vivisection humaines. Y a-t-il une différence de nature entre ce qu’il a fait et ce qui sera pratiqué officiellement dans les hôpitaux et les cliniques de France ? » osant s’adresser dans ces termes à une femme marquée dans sa chair par les bourreaux nazis. Le même parle « des embryons jetés au four crématoire ». Il y en eu d’autres, aussi abjects. Catholiques et intégristes attaquent « la meurtrière ». Les croix gammées fleurissent sur les murs de son domicile. Elle est menacée de mort. Les corbeilles de son bureau se remplissent de lettres antisémites.

La nuit est longue. Jacques Chirac intervient. Dans les couloirs, on s’agite. Simone Veil, épuisée, attend. Les opposants à Giscard d’Estaing à droite ne soutiennent pas leur ministre, mais grâce à la gauche qui vote le projet de loi, par 284 voix contre 189, le projet est adopté à presque quatre heure du matin.

1975 Promulguée le 17 janvier, la loi autorisant l’IVG va bouleverser très profondément les mœurs de la société.

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C’est un triomphe pour Simone Veil. La France entière découvre le visage de cette femme discrète, son allure, ses yeux de turquoise et son regard attentif. Elle salue en elle le courage, la ténacité et l’autorité d’une femme. Son travail sera désormais de veiller à l’application de la loi, d’œuvrer pour la contraception, et l’information. C’est une tâche sans fin car aujourd’hui, quarante-deux ans après, en Europe, la loi reste fragile, et les femmes se doivent de veiller à leur liberté de choisir.

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Une Grande Dame : Simone Veil est devenue la personnalité la plus populaire de France.
Les années qui suivent confirment son rayonnement. Lumineuse de beauté et de dignité, respectée de tous, européenne convaincue, elle sera élue première présidente du Parlement européen élu au suffrage universel le 17 juillet 1979. Qu’a-t-elle pensé, cette rescapée d’Auschwitz, héroïne d’une loi qui a libéré les femmes, au moment où elle a vu tous les députés de l’Europe, amis ou ennemis d’hier, se lever et l’acclamer ? Elle allait présider à la destinée de millions de citoyens ! Elle sera nommée au Conseil Constitutionnel en 1998 et reçue à l’Académie française le 18 mars 2010 où elle occupe le fauteuil numéro 13, fauteuil qui a été celui de Jean Racine.

Son épée d’académicienne porte les symboles qui résument sa vie : la devise de la France, Liberté, égalité, fraternité et celle de l’Europe, Unie dans la diversité ; son numéro de déportée 78651 ; deux mains enlacées, celle du bas avec les flammes des fours crématoires et celle du haut avec des branches d’olivier, symbole de paix et de réconciliation ; un visage de femme et une carapace de tortue, sagesse et patience.

On pourrait appliquer à Simone Veil ce qu’a écrit Victor Hugo à Georges Sand le 8 février 1870 : «  Vous, de votre vie, éprouvée aussi par bien des douleurs, vous aurez fait une lumière. Vous aurez dans l’avenir l’auréole auguste de la femme qui protège la Femme. Votre admirable œuvre tout entière est un combat ; et ce qui est un combat dans le présent est une victoire dans l’avenir. »

Heliane BERNARD

Remerciements à : Babouse, Claire Bretécher, Faujour, Nawak, Plantu et Willem

Hommages à : Cabu, et Reiser

Bibliographie :
Simone Veil, Une vie, Stock édit., 2007
Sarah Briand, Simone éternelle rebelle, Fayard édit., 2015
Laurent Pfaadt, Simone Veil, Une Passion française, City édit., 2011

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À voir et à écouter :

Simone Veil et son projet de loi relatif à l’I.V.G. 26 novembre 1974 (Archives de l’INA)

 

 

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