LES FIGURES DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION : PABLO PICASSO

Publié par Heliane BERNARD

Mardi 01 août 2017 | Histoire

Caricatures de Pablo Picasso par Devo et Levine. © Devo, © David Levine Caricatures de Pablo Picasso par Devo et Levine. © Devo, © David Levine

Pablo Picasso, figure mythique incontesté de l’art du XXème siècle, a rejeté les conventions de l’art académique. Entre ses mains, formes et couleurs ont choisi la liberté. Ses œuvres ponctuent des moments essentiels de notre Histoire et les dessinateurs de presse ne s’y sont pas trompés.

« Que croyez –vous que soit un artiste ! Un imbécile qui n’a que des yeux s’il est peintre, des oreilles s’il est musicien ou une lyre à tous les étages du cœur s’il est poète, ou même s’il est boxeur, seulement des muscles ? Bien au contraire, il est en même temps un être politique, constamment en éveil devant les déchirants, ardents ou doux évènements du monde, se façonnant de toutes pièces à leur image. Comment serait-il possible de se désintéresser des autres hommes, et en vertu de quelle nonchalance ivoirine, de se détacher d’une vie qu’ils vous apportent si copieusement !

Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi » Pablo Picasso

LA PEINTURE DANS LA PEAU

L’œuvre de Picasso, expression d’un monde en mutation, incarne  son moi, ses amours, ses humeurs, mais aussi les moments d’histoire tragiques d’un siècle traversé de drames et d’avancées technologiques faramineuses.

Le fait que des dessinateurs de presse, dès le début de la carrière de Picasso se soient emparés de certaines de ses œuvres, de Guernica en 1936, ou de La Colombe de la paix après la guerre, est la preuve indéniable de leur puissance et de leur signification profonde. 

© Picasso. Pablo Ruiz Picasso, Guernica, mai 1937, huile sur toile, 351 x 782 cm, Musée du Prado, Madrid.

© Angel Boligán. Trois dessins de Boligan réalisés en référence au Guernica de Picasso. Sur celui de gauche on peut voir un terroriste fondamentaliste équipé d’une ceinture. Au centre le dessin titré « Insurance » a été publié dans El Universal de mai 2005, lors des attentats qui ont frappés la ville de Londres. Sur celui de droite Boligan fait référence à Gaza et à ses camps de réfugiés palestiniens victimes des bombes de l’état Israélien.

De gauche à droite : Pablo Picasso, affiche du Congrès mondial des partisans de la paix, avril 1949. © Picasso Pierre Kroll, La Colombe de la paix. © Kroll

Pablo Ruiz Picasso est né à Malaga le 25 octobre 1881. Fils de José Luis Blasco professeur de peinture et de Maria Lopez Picasso. Très jeune, il dessine déjà et si bien que ses parents gardent ses dessins précieusement. (Sa sœur les conservera avant de les donner au Musée Picasso de Barcelone). De son enfance, il raconte avec humour: « Quand j’étais enfant, ma mère me disait : » Si tu deviens soldat, tu seras général. Si tu deviens moine, tu finiras pape ». J’ai voulu être peintre, et je suis devenu Picasso ». 

La famille s’installe à Barcelone.  Picasso a 15 ans. Brillant élève des Beaux-Arts, il devient vite un des personnages les plus en vue de la vie artistique de la ville. Il fréquente la bohème de la ville, s’imprègne des idées anarchistes qui circulent au café des « Quatre-gats ». Ses œuvres sont influencées alors par Daumier et Toulouse-Lautrec et par les violences sociales et la misère des bas quartiers.

Quelques années plus tard, il séjourne dans le petit village de Horta de Ebro, où il apprend des paysans et des artisans les gestes simples et efficaces de leur quotidien : ferrer, harnacher une mule, bricoler avec des riens pour économiser. De ces quelques mois, il gardera une habileté extraordinaire à manipuler matières et outils et restera un homme simple détestant luxe et manières.

BARCELONE-PARIS. Les très grandes étapes de la liberté : Déconstruction et construction d’un nouveau monde 

C’est vraiment entre ces deux capitales que Picasso a fait sa formation artistique.

1901 : Première exposition chez Ambroise Vollard à Paris. Il y rencontre Max Jacob le poète (1876-mort en 1944 au camp de Drancy ) qui deviendra son compagnon de misère. La période Bleue va naître après le suicide de son grand ami catalan Casagemas.

À ce temps de deuil succède la période « rose ». La lumière et le mouvement reviennent dans ses œuvres : joueurs de guitare, acrobates, fous, forains…

Picasso a découvert l’art africain. C’est un éblouissement. Ces masques aux formes simplifiées, denses, détiennent une sacralité qui impressionne l’artiste. En même temps, il se confronte avec la sculpture ibère archaïque exposée pour la première fois au Louvre. Ses premiers bois, comme des idoles primitives datent de 1906 : L’artiste a aussi probablement dans l’esprit ceux de Paul Gauguin, taillés à l’emporte-pièce. Il cherche à comprendre le corps humain qu’il réduit de plus en plus à des volumes simples se souvenant des leçons de Cézanne.

1907 : c’est le grand scandale de « Les Demoiselles d’Avignon », œuvre clé de l’art moderne qui fonde le cubisme. L’ami de Picasso, Georges Braque découvre le tableau à l’atelier. Complètement effaré, et peut-on dire, tout d’abord scandalisé par une telle audace, il s’écrie : « C’est comme si tu voulais nous donner à boire du pétrole pour cracher du feu »

De gauche à droite : Pablo Picasso, Les Demoiselles d’Avignon, 1907, huile sur toile, 243n9 x 233, 7 cm, MOMA, New-York, © Picasso Le Journal amusant, n°698, « Le … bisme expliqué », 9 novembre 1912

Picasso et Georges Braque travaillent ensemble. Ils fragmentent les sujets de leurs œuvres. Ils inventent le mouvement en représentant toutes les faces d’un objet ou d’un personnage. Comme s’ils tournaient autour.  C’est la grande période du cubisme, une révolution esthétique qui va inspirer non seulement l’art du XX° siècle mais aussi la musique et la littérature.

1912 : Bouts de tout, bouts de rien

© Chris Madden

© Shannon Burns, 2002

Voici une date importante dans l‘art moderne. D’audace en provocation, Picasso crée des assemblages, introduit dans ses œuvres des morceaux de réel, toile cirée, bandes de papier ou d’étoffes, morceaux de zinc ou d’étain. Les rebuts s’ennoblissent. Les papiers collés se font plans colorés. L’objet fait naître l’œuvre, sans égard pour l’art traditionnel. En toute liberté, au gré de son imaginaire.

Si aujourd’hui il se fait des œuvres avec des bouts de tout et des bouts de rien, soyez surs que derrière plane l’ombre du géant Picasso. Tous les matériaux à portée de son imagination peuvent se hausser du col, Picasso leur a donné ses lettres de noblesse. Il nous a appris un nouveau regard sur les choses, sur les objets.
 Sa fantaisie, son humour et son regard se fixaient sur des riens familiers, saugrenus, faisaient un pied de nez à l’art traditionnel et s’embarquaient dans un univers de poésie débridée.

Le monde flapi et flasque des peintres académiciens s’en est étouffé d’horreur.

1936 : Guernica

Dessin de Plantu réalisé au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, pour le magazine L'Express, © Plantu

La guerre d’Espagne : Franco, l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste s’abattent sur les Républicains espagnols. Picasso prend fait et cause pour ces derniers. Après la destruction de Guernica, petit village basque, le 26 avril 1937 par les bombes incendiaires des Allemands, Picasso se met avec rage, passion et émotion à Guernica qui deviendra son œuvre la plus célèbre. Dans son atelier quai des Grands Augustins à Paris, il  dessine sur son bloc de papier bleu, griffant, jetant au sol avec désespoir les esquisses qui ne conviennent pas. Il pleure le village  détruit, les hommes, les femmes, les enfants brulés. Un taureau, un cheval, une femme. Guernica est en train de naître. Un tableau pour dire l'insoutenable. Des instantanés jaillis des entrailles de l'artiste. Pendant un mois, sur une toile de presque huit mètres de long, il va dire le martyre de cette ville. Début juin, le toile sort de l'atelier; Elle est installée sur une paroi du pavillon de la République espagnole de l'Exposition internationale. En face, une immense photographie de Federico Garcia Lorca, l'immense poète fusillé l'année précédente par les rebelles franquistes. Guernica  deviendra son œuvre la plus célèbre.

Un jour, pendant l'occupation, un officier de la Gestapo brandit une reproduction de votre Guernica  et demande au peintre : « C’est vous qui avez fait cela? » Picasso aurait répondu : «  Non, c’est vous! »

Guerre et après-guerre : Picasso est devenu un mythe

1939-40 : L’artiste, protégé par sa célébrité, est resté à Paris pendant la guerre travaillant sans relâche : ses natures mortes sentent le froid et le manque de nourritures. Etudes multiples pour « l’Homme au mouton » qui deviendra cette extraordinaire sculpture où la bête tend le cou en un cri de sacrifié. C’est le Berger de la Bible, symbole aussi bien juif que chrétien. Il le termine en 1943.

Un enfant le ferait ? !

© Stivers 2004

Avec les années, le nom de Picasso devient familier au grand public. On s’en moque quand on ne sait pas. On l’admire sans condition dès qu’on a appris à regarder. Son génie n’a pas de limite. Tout ce qu’il touche se transforme en œuvre. A Vallauris, après la guerre, il apprend la poterie, redonne à cet art millénaires ses lettres de noblesse, crée de splendides poteries qui le rendent encore plus célèbre et populaire. Les touristes affluent dans le petit village méditerranéen.

La Colombe

Le 8 juin1949, il a dessiné La Colombe, choisie par Aragon comme motif pour le Congrès mondial de la Paix. Cette « Paloma » fait le tour du monde. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Picasso utilise des symboles. Il y a eu Le Minotaure avant-guerre qui détruit tout. Il y a la chouette. La chèvre Amaltée…

© Man, novembre 2015

« La peinture est plus forte que moi, elle me fait faire ce qu’elle veut » Picasso

Picasso, poussé par la puissance de sa créativité n’a cessé de créer, sans jamais se préoccuper d’aucune règle, d’aucune école, libre. Libre véritablement, jusqu’à son dernier souffle. Il est mort le 8 avril 1973. La veille, il travaillait encore.

« Tu dessines avec amour ce qui attendait d’exister »  (poème de Paul Eluard)

Les grands artistes, ceux qu’on appelle des génies sont des phares. Ils éclairent au loin. Ils pressentent l’avenir. Picasso savait cela lorsqu’il peignait, sculptait, dessinait ses formes déconstruites, s’appropriait les rebuts de notre consommation déjà débridée.

Je concluerai par ce qu’a écrit de lui en 1940 le poète Robert Desnos, (1900-1945), résistant, déporté et mort au camp de concentration de Theresienstadt : « Il n’est d’aucune race, ni d’aucun pays. Il constitue un phénomène en soi qu’aucun peuple ne peut entièrement revendiquer, un de ces phénomènes qui apparaissent de temps à autre au cours des siècles et qui, tel Prométhée, semble défier la race des dieux et être en possession d’un secret qui fait de lui un rival d’eux-même »

Heliane BERNARD

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Remerciements à : Amorim, Angel Boligán, Shannon Burns, Délépine, Devo, Vasco Gargalo, Nick Hilton, Pierre Kroll, Latuff, Chris Madden, Man, Plantu, Quino, Jovcho Savov,  Stivers et Wiaz.

Hommages à : David Levine et Siné.

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