Où s’arrêtera la restriction de nos libertés ? I - La Presse

Publié par Dimitri KANTCHELOFF

Vendredi 26 février 2016 | Actualité

Sécurité, Autorité, Intérêt Privé

Le 11 Janvier 2015, nous étions des millions à défiler dans les rues de Paris et de province. Pleins de bons sentiments, nous étions Charlie, nous étions la France, nous étions l’étendard de la Liberté. Un an plus tard, cette même Liberté semble pourtant toujours aussi menacée. Et l’intégrisme islamiste est loin d’être le seul danger qui pèse sur elle.

Il y a quelques jours, on apprenait qu’Europe 1 - radio du groupe Lagardère - annulait l’interview de François Ruffin, réalisateur du bien nommé documentaire Merci Patron !, une enquête sur les méthodes de Bernard Arnault. On se renseigne, on réalise que Bernard Arnault - patron du groupe LVMH et première fortune de France - est l’un des plus gros annonceurs du groupe Lagardère, et on finit donc par se demander, une fois de plus, si la Liberté de faire du fric ne prévaut pas sur la Liberté de la presse ?

Mais non, bien sûr, tout cela est immédiatement démenti. Et la radio rattrape le coup comme elle peut ; elle donne cinq petites minutes d’antenne à François Ruffin, interviewé avec toute la condescendante brutalité dont Jean-Michel Apathie est capable pour préserver l’intérêt de sa direction.

 

 

Reste que cette mésaventure est assez significative des désagréments que rencontrent les journalistes depuis que quelques milliardaires, qui ont fait leur fortune dans l’armement, la banque, le luxe ou le BTP, ont décidé de jouer aux patrons de presse.

Depuis que Vincent Bolloré - neuvième fortune de France -  a racheté le groupe Canal Plus, pas une semaine ne passe sans que celui-ci s’en prenne au travail de ses employés. Ce sont d’abord les Guignols de l’Info qui sont menacés d’être virés de l’antenne, avant d’être recasés en crypté avec une équipe d’auteurs complètement remaniée. C’est ensuite un documentaire sur le Crédit Mutuel qui est censuré, suivi d’un autre documentaire sur la BNP (deux banques partenaires du groupe Bolloré). On apprendra finalement la censure de tous les documentaires d’investigation traitant de sujets aussi divers que Volkswagen, Youtube, la fonction publique, la vente d’outils de répression par l’Etat Français ou le Nutella. Heureusement, entre deux censures, Bolloré trouve encore le temps de s’expliquer : « la haute direction d'une grande maison mérite un peu de terreur, un peu de crainte » dit-il. Et de mettre en application cette belle idée « de terreur » en traînant le journal BastaMag en justice pour avoir enquêté sur l’accaparement par le groupe Bolloré de terres en Afrique et en Asie.

On pourrait croire que cette censure se manigance en cachette, petits coups de pouce dans la pénombre de l’entre-soi. Pas du tout. Pas la moindre trace de complot ni de grand secret. Pas même l’ombre d’un illuminati ! Tout est même revendiqué à la télévision, face caméra et sans la moindre gêne. Ici, Nicolas de Tavernost - patron de M6 et chevalier de la légion d’honneur - avoue tranquillement faire de « la pression économique » sur ses journalistes car celui-ci « ne supporte pas qu’on dise de mal de ses clients ». En clair, les entreprises peuvent continuer de tricher, mentir, polluer ou empoisonner, M6 s’en fout, tant que ces entreprises payent de la pub sur la chaîne…

Faire de l’argent sans qu’on les emmerde, voilà bien l’idée qui se cache derrière tous ces rachats, ces manipulations de sujet, ces interdits qui se multiplient depuis quelques années. Xavier Niel  - patron de Free, actionnaire du Monde, de L’Obs et dixième fortune de France - nous avait pourtant prévenu : « Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix. ».

capture d’écran d’un article paru sur France Info

Capture d’écran d’un article paru sur le site de France Info

Dans ce pays qui ne se vante jamais assez de se battre pour la Liberté, voilà où en est le journalisme : servir les intérêts privés de quelques milliardaires. A croire que l’idée de nous lobotomiser nuits et jours à grands coups de publicités dans les rues, le métro, les journaux, le web, la radio, la télé ou le cinéma, ne leur suffisait pas. Il leur faudrait aussi nous empêcher de nous informer.

Finalement, nous sommes bien obligés de l’admettre : oui, en France, au XXIème siècle, la Liberté de censure, nourrit par un appât du gain sans limite, prévaut définitivement sur la Liberté de la presse. Et le plus dangereux serait de croire que ce n’est pas grave. Car ces censeurs-là, eux, sont au pouvoir.

Comme quoi, la menace ne vient pas toujours de là où on croit.

Dimitri KANTCHELOFF

à suivre...

 

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