Blasphème, ou la brève histoire d'un "crime imaginaire"

Publié par Heliane Bernard

Lundi 29 mars 2021 | Actualité

© Magritte © Magritte

La notion de blasphème, pendant longtemps presque oubliée, on pourrait même dire vieillotte, reparaît en force, ces dernières années et pour être plus précis depuis les attentats meurtriers de janvier 2015.

Il vient de loin

Le blasphème, selon la définition des dictionnaires Robert, est une parole qui outrage la divinité. Le mot est avéré à la fin du XII ème siècle, emprunté au latin ecclésiastique, et pris au grec « blasphémia », parole impie.

Mais il existait chez les Hébreux.

La longue histoire du blasphème en France

Ce surgissement n’est pas innocent. Il met en cause une notion qui est particulièrement chère à tout républicain, la Liberté d’expression.

Le Crayon, dont le but premier est de défendre la liberté d’expression, tenait à présenter à ses lecteurs un ouvrage remarquable, concis, précis, intelligent : Blasphème. Brève histoire d'un "crime imaginaire" de Jacques de Saint Victor, historien du droit, et lauréat du prix du Livre d’Histoire en 2016 pour cet essai qui retrace la longue histoire du blasphème en France, depuis le Moyen Âge jusqu'à aujourd'hui.

En six chapitres, d’une grande clarté, Jacques de Saint Victor montre l’évolution de cette notion qui s’inscrit maintenant dans notre actualité.

Il appuie son analyse sur de nombreux exemples.

Des textes bibliques où le blasphème mérite la mort, il traverse les siècles et montre qu’il est une affaire entre Dieu et le Croyant. Avec l’installation en France du pouvoir royal absolu, le blasphème, crime de lèse-majesté divine, va se confondre avec le crime de lèse-majesté royale. Devenu un délit politique, il est puni de mort.  Il évolue assez rapidement en trouble de l’ordre public et sanctionné comme tel.

 

Évolution continue et abolition provisoire

Outrage religieux, délit politique, crime identitaire, la notion de blasphème évolue sans cesse, avant d’être supprimé de la loi à la Révolution en 1791.  

Le procès inique

Mais auparavant, il y a eu la fameuse et terrible histoire du jeune chevalier de la Barre. Accusé d’avoir dégradé à coups de couteau le Christ en Croix du Pont d’Abbeville une nuit d’août 1765, de ne pas s’être découvert lors d’une procession et surtout d’avoir chez lui le Dictionnaire philosophique portatif de Voltaire, il va être victime de la rivalité qui oppose jansénistes et clan des philosophes. Il est, en outre, accusé de n’avoir pas respecté les croyants de la ville et contrevenu à l’ordre public. L’affaire banale prend un tour dramatique. Entre conflits locaux et parisiens, rumeurs et délation, le jeune de la Barre ne pourra échapper à une sentence impitoyable. Les tortures subies sont effroyables. Politique et religieux se sont mêlés pour obtenir une condamnation sans appel.

Le sort qui a été réservé à ce jeune homme va bouleverser l’Europe et conduira à l’abolition du délit de blasphème dans le code pénal de 1791.

Représentation du supplice du chevalier de La Barre sur le monument érigé à Abbeville en 1907. • © Archives départementales de la Somme (détail)

1881 : À nouveau réinstauré sous la Restauration, le délit de blasphème sera définitivement supprimé par la loi du 29 juillet 1881. Après de longues discussions, les deux assemblées ont enfin voté la loi sur la liberté de la presse et aboli le délit d’outrage à la morale publique et religieuse.

1905 : la loi de la Séparation de l’Eglise et de l’Etat instaure la laïcité comme principe fondamental de notre République.

1972 : Les esprits semblent apaisés. Ce qui, croyait-on, allait de soi, va être modifié avec la loi Pleven qui, à cette date, introduit la notion de provocation à la discrimination, à la haine, ou à la violence. L’idée de blasphème resurgit. Depuis, de décennies en décennies, l’Etat se perd entre le vouloir respecter les croyants et celui de respecter la liberté d’expression.

Dans son dernier chapitre, « Quand l’islamophobie s’en mêle » et son épilogue, l’auteur de cet essai analyse avec force les conséquences des attentats de 2015, les renoncements, les hésitations des pouvoirs publics. Notre Etat laïque ne sait plus être clair et faire la distinction entre religions et croyants. Il tend aujourd’hui à privilégier le respect des convictions intimes au détriment de la liberté d’expression. Comment est-ce arrivé ? Par dérive, en biaisant, certaines associations antiracistes dénoncent le blasphème, s’insurgent contre les propos non conformes. Et il faudrait se taire ? Faut-il laisser s’abaisser la liberté d’expression ? Être politiquement correct ?

Aujourd’hui, il nous faut des analyses comme celle-là, sans jargon. Il nous faut remonter aux sources pour comprendre ce qui nous arrive. Ce qui nous menace.

Voici un livre essentiel. À lire et relire. À partager, à offrir.

Heliane Bernard

Jacques de Saint Victor, Blasphème, Brève histoire d’un « crime imaginaire », L’Esprit de la cité, Gallimard 2016,126 p., 14 euros.

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